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«Fleurs de Rocher», techniques mixtes et ses roses de Jéricho, 2016.
© © Château de Gruyères

Exposition

Au château de Gruyères, la matière insolente

Invitée à investir ces murs et salons médiévaux, l'artiste vaudoise Sandrine Pelletier a imaginé des œuvres sur mesure, toutes de feu, de verre et en mouvement. Une exposition qui pose un regard étonnant sur ces lieux chargés d'histoire

On imagine sans peine la réaction des touristes. Ceux qui, appareils photo autour du cou, s’aventurent dans le château de Gruyères dans l'optique d'une immersion médiévale traditionnelle, façon cheminée et table de banquet. Puis tombent nez à nez avec les œuvres de Sandrine Pelletier. L'étonnement, pour certains, l'incompréhension pour d'autres. 

L'artiste vaudoise laisse en effet rarement indifférent. On l'a par exemple vue, au début de l'été, investir l'église Saint-François avec 95 échelles de bois brûlés pour marquer les 500 ans de la Réforme. Une proposition qui n'a pas manqué d'interpeller certains fidèles.

Invitée à demeure par le musée du château de Gruyères, dans le cadre de sa ronde d'expositions temporaires, Sandrine Pelletier ne s'est pas faite prier et a semé, dans la plupart des pièces, des surprises au tempérament bien trempé qui se mêlent habilement à la décoration historique.

Siège calciné 

A commencer par le cossu salon Corot, où deux chaises type Louis XV côtoient un troisième siège... à moitié calciné, les ressorts en déroute. Comme une provocation face à l'opulence du lieu. «Cette pièce m'a fascinée autant qu'elle m'a révoltée. Au départ, j'ai pensé briser un miroir, ou encore installer un faux camp de Roms au milieu», raconte Sandrine Pelletier.

On commence à le savoir, l'artiste aime jouer avec le feu, au sens propre comme au figuré. Mais ici, les cendres riment aussi avec renaissance. A côté, sur une petite table finement sculptée trônent des roses de Jéricho, ces fleurs qui peuvent se passer d'eau des années durant avant de se régénérer. En guise de vase, des boîtes de conserve rouillées pour évoquer la pauvreté, notamment celle des rues du Caire où Sandrine Pelletier a vécu durant plus d'un an et qu'elle retourne arpenter régulièrement.

Plus loin, le même décalage. Dans la salle de musique, où le piano du virtuose Franz Liszt côtoie deux «graffitis» évoquant ceux des toilettes d'un club de rock new-yorkais. Puis, au-dessus d'un lit en bois verni, un morceau de carton abîmé gravé du mot «Kingdom». Sur ce mur tout en dorures, on imagine d'emblée la couche d'un SDF, royaume de précarité. «J'aime l'art quand ça chamboule, quand ça alarme», confie Sandrine Pelletier. 

L'exposition Foreign Accent porte plutôt bien son nom. Car c'est en étrangère que l'artiste pose ici son regard à la fois critique et nostalgique sur ce château qu'elle a connu enfant. «Gruyères est un endroit totalement déconnecté de la réalité qui m'inspire une certaine mélancolie, l'angoisse du temps qui passe. J'aime dialoguer, mais aussi m'adapter à ces murs chargés d'histoire. On est loin de la galerie immaculée». 

Paysage fantastique

Les murs blancs, Sandrine Pelletier les préfère maculés de mystère. Pour créer Black Mountains, elle a passé plusieurs jours dans la salle voûtée du rez-de-chaussée, superposant les couches de fusain jusqu'à donner vie à un panorama brumeux, hallucinatoire, comme une fenêtre à 180° sur des sommets de magma. Ou sur les montagnes alentour, on ne sait plus très bien.

Plus que de la couleur, souvent absente de ses œuvres, Sandrine Pelletier est une magicienne de la texture, en quête contante des accidents de la matière. Cette recherche atteint son paroxysme avec Tarabaza (littéralement «table»), création en verre thermoformé que Sandrine Pelletier, avec l'aide du verrier fribourgeois Pascal Moret, est venue malmener, déchirer. Le résultat, à mi-chemin entre la carte topographique et le paysage fantastique, semble encore craqueler çà et là. On y verrait presque la maquette glaciaire d'un enfant rêveur.

Si l'univers de Sandrine Pelletier peut paraître sombre, le jeu et l'humour ne sont jamais très loin. Dans la Galerie de portraits Baud-Bovy, une toile vide accroche le regard des visiteurs: l'occupant a vraisemblablement quitté son cadre. «Ces œuvres sont autant d'éléments perturbateurs qui permettent d'envisager le château d'un œil neuf», souligne Filipe Dos Santos, conservateur du musée. 

Son œil à elle, Sandrine Pelletier a aussi besoin de le surprendre. Après une exposition à Pasquart puis à la Triennale du Valais à la fin août, elle s'envolera en Egypte puis au Vénézuela, direction l'aventure. Pour rester, comme sa matière, toujours en mouvement.


Foreign Accent, Château de Gruyère, jusqu'au 22 octobre 2017. www.chateau-gruyeres.ch

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