Chaque jeudi, «Le Temps» explore l’histoire d’un objet devenu culte. (Re)jetez un coup d’oeil sur ces figures emblématiques qui, perçues du coin de l’œil ou au coin d’une rue, intriguent, inspirent, mais surtout informent sur un bout de patrimoine. 

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La saison venue, dans un chalet d’altitude, c’est sur du feu de bois et dans une grande chaudière en cuivre que chauffe le lait pour devenir fromage d’alpage. Avec ses reflets rouges, jaunes, orangés et sa brillance caractéristique, le chaudron est une pièce maîtresse de cette tradition. Il est le résultat de milliers de coups de marteaux et de maillets en bois, en caoutchouc ou en fer sur des feuilles de cuivre. Il est surtout celui d’un savoir-faire ancestral que seules deux personnes perpétuent en Suisse.

«Un animal en voie de disparition»

«C’est un métier pénible, bruyant, salissant… On dégoûterait tous les jeunes du monde», glisse l’un d’eux au téléphone. Pourtant retraité, il continue de forger et de mettre en forme cet objet patrimonial. «Je suis un animal en voie de disparition. Les paysans en profitent pour me faire réparer leurs chaudrons, tant que je peux encore.» Noyé sous les commandes, il préfère ne pas être nommé pour conserver sa tranquillité.

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Son métier, il l’a appris en autodidacte. Pour celui qui travaillait dans le bâtiment tout en se rêvant paysan, le travail du cuivre n’était qu’une passion. «Entre les années 1950 et 1974, avant que je reprenne le flambeau, il n’y avait plus de chaudronniers.» La fabrication de fromage en montagne est spécifique à la Gruyère, au Pays d’Enhaut, à l’Oberland bernois.

Mais comme cet artisanat se perd, il est sollicité par des fromagers de ces régions, mais aussi de Savoie, du Jura français, d’Allemagne, d’Ukraine, ou encore du Costa Rica. «Si les pièces sont soignées, elles durent plus d’un siècle, affirme-t-il. Je répare encore couramment des pièces du XIXe siècle et je signe les miennes de mon nom et de mon lieu d’origine.»

Un brin de magie

L’utilisation d’un chaudron en cuivre est une prérogative du cahier des charges des fromagers d’alpage. «C’est obligatoire pour le maintien du label AOC, pour le respect de la tradition, pour une répartition homogène de la chaleur, mais aussi parce que le cuivre est un métal noble, une énergie vivante, confie Blaise Chablaix. Fromager établi depuis 1986 dans la vallée des Ormonts, il assure que cette matière frôle la magie. «Tout est meilleur dans du cuivre: la confiture, la bière et bien sûr le fromage.»

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Chaque été, il produit à peu près 300 meules de L’Etivaz. Sa «chaudière» de 1000 litres, il la choie, l’entretient avec du vinaigre et des cendres et la protège durant l’hiver pour ne pas qu’elle arbore des taches de vert-de-gris. Comment fera-t-il pour la réparer quand l’absence de chaudronnier se fera sentir? «Je ferai attention, pour ne pas en avoir besoin», répond-il. De son côté, l’artisan du cuivre ne doute pas «qu’un vaillant gaillard» se formera tout seul, comme lui, et prendra la relève.