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En quechua, Ayacucho signifie «le coin des morts». Cette ville andine fut l’épicentre de la lutte entre l’armée péruvienne et le mouvement maoïste du Sentier lumineux. 
© HECTOR MATA

Livres

Dans le chaudron de la guerre civile péruvienne

Alfredo Pita confie à un journaliste espagnol le récit engagé de la guérilla maoïste des années 1980

Au Pérou, dans les années 1980 et 1990, une véritable guerre civile s’est livrée entre l’armée péruvienne et le mouvement maoïste du Sentier lumineux. Elle a fait quelque 70 000 morts et le traumatisme est encore vivace, même si une commission Vérité et Réconciliation, dirigée par l’écrivain Mario Vargas Llosa, a tenté de l’effacer. L’épicentre des affrontements était situé dans la ville andine d’Ayacucho, où enseignait le chef charismatique du Sentier, Abimael Guzman, arrêté en 1992.

En quechua, Ayacucho signifie «le coin des morts», c’est aussi le titre en espagnol du roman d’Alfredo Pita: El Rincón de los muertos. Pita lui-même a enquêté sur l’assassinat, en 1983, de huit journalistes péruviens. Ils avaient été massacrés par des villageois à Uchurracay, dans la région d’Ayacucho, mais le rôle de l’armée dans cette tuerie n’a jamais été éclairci. Depuis, réfugié en France, Alfredo Pita est resté obsédé par ces années de terreur et n’a cessé d’accumuler du matériau pour, comme l’indique le bandeau du livre, «le grand roman de la violence péruvienne». Une publicité qui n’est pas mensongère.

Naïveté et horreur

Vicente Blanco est un journaliste espagnol. Un ami péruvien, à Paris, alter ego de l’auteur, lui révèle ce qui se passe alors dans les Andes. Blanco a la fibre politique. Il a soutenu la cause basque, le fantôme de la guerre civile pèse encore lourd sur sa famille et sur son pays. Il écrit pour un quotidien de Bilbao et différents journaux, il a besoin d’argent et se dit qu’un bon reportage sur le Sentier lumineux lui permettrait de se refaire.

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Il se retrouve dans un univers tout à fait exotique: si elle est reliée à la capitale par des vols réguliers, Ayacucho est très loin des beaux quartiers de Lima et de la classe dirigeante, raciste et arrogante. C’est une excellente idée qu’a eue l’auteur de confier le récit à un homme venu du dehors, qui ignore tout ou presque de l’Amérique latine et manifeste même une certaine naïveté, ainsi quand il constate avec émerveillement qu’il y a de la bonne littérature hors d’Europe ou s’horrifie des exactions des conquistadores. Du coup, il est au même niveau que ses lecteurs – ou même moins informé – et partage leur étonnement, face à l’environnement paranoïaque d’Ayacucho, qui se révèle au fil des jours et à travers les récits des journalistes locaux avec lesquels il se lie d’amitié.

Surveillance constante

La misère des paysans, leur exploitation, la mainmise de l’Eglise, sa collusion avec le pouvoir politique et l’armée: Vicente découvre tout cela peu à peu. Son regard change au fur et à mesure qu’il noue des liens avec des collègues. De reporter prédateur, venu nourrir un papier vendeur, il devient un ami, un compagnon de lutte. Il comprend qu’il est l’objet d’une surveillance constante, apprend à camoufler ses notes, à se faire discret. Tâche impossible dans cette petite ville où tout passant est un mouchard potentiel.

Blanco tente d’enquêter dans tous les milieux. Il est reçu par l’irascible évêque, une figure inquiétante. Calqué sur l’archevêque d’Ayacucho puis de Lima, Juan Luis Cipriani, il est membre de l’Opus Dei, tient le Comité des droits de l’homme pour une «saloperie», est par ailleurs un joueur de basket doué et un politicien. Le passé est très présent à Ayacucho: le sang versé des Incas, puis la bataille qui, en 1824, assura aux indépendantistes la victoire finale contre les Espagnols. Vicente visite ce site protégé avec un membre de l’aristocratie locale, un vieux juriste momifié dans son conservatisme, soucieux de la pureté de la race. En contrepoint, il se rapproche de l’assistant de l’évêque, un autre Espagnol, un jeune prêtre idéaliste, rongé de doutes, venu au Pérou dans l’espoir d’aider les Indiens, et qui se retrouve à partager l’excellente table de l’évêque, loin de la réalité environnante.

Héros du quotidien

Vicente pénètre dans l’intimité des familles de ses amis. Il mesure ce qu’il faut de courage pour mettre en danger les siens, pour les faire vivre dans la précarité matérielle et la menace constante, otages de la guérilla. D’étranges odeurs empoisonnent les environs d’Ayacucho, des gens disparaissent, on soupçonne les militaires de se débarrasser des corps compromettants, il faut trouver des preuves. Des héros du quotidien se révèlent: une vieille religieuse, une toute jeune fille qui s’engage comme bonne au quartier général de l’armée, en quête d’indices, un chroniqueur local, un coopérant français. Ils le font au risque de leur vie et de celle de leurs proches. On sait que des milliers de paysans sont morts, victimes du Sentier lumineux ou parce que l’armée les soupçonnait de soutenir les révolutionnaires.

Ces semaines d’immersion dans un climat mortifère ont un effet mobilisateur sur Vicente. Il s’engage, s’endette, s’obstine. Ayacucho rend très bien cette mutation: le journaliste qui quitte le Pérou n’est plus le même homme. Il a échoué. Un ami est mort au cours de son enquête. Des vies ont été dévastées. Il a mesuré son impuissance mais aussi la nécessité d’un engagement ou, au moins, d’un témoignage. Ce mouvement interne se traduit par une écriture au départ très journalistique, informative, qui évolue avec le narrateur, plus intime, plus épique aussi. Une histoire d’amour un peu inutile vient réchauffer le dur climat andin. Après un début un peu bavard, le propos se resserre autour de ce trou noir, la bataille d’Ayacucho, celle qui s’est livrée à la fin du XXe siècle et n’est pas terminée aujourd’hui.


Alfredo Pita, «Ayacucho», traduit de l’espagnol (Pérou) par René Solis, Métailié, 384 p.

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