La grande force de Nelson Freire, c’est son naturel. Le pianiste brésilien, 71 ans, se refuse à tout épanchement excessif et ne souligne pas exagérément les contrastes. Il fallait entendre ses pianissimi d’une délicatesse confondante, mardi soir à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds, dans les dernières pages si émouvantes de la Sonate Opus 111 de Beethoven.

Cette salle mondialement célèbre (on y fait beaucoup d’enregistrements) vient de rouvrir après des travaux de réfection. L’acoustique si chaude et lumineuse flatte les sonorités de Nelson Freire. Il donne le meilleur de lui-même dans la Sonate Opus 111 de Beethoven et la 3e Sonate de Chopin. L’univers de Bach lui est moins familier. On apprécie le ton alerte et le délié dans la 4e Partita en ré majeur BWV 828, mais les doigts courent un peu vite sur le clavier (comme si le tempo fuyait). Les lignes polyphoniques pourraient être plus creusées. Et l’on regrette qu’il omette les reprises. Le meilleur, c’est cette qualité de chant – presque du cantabile - qu’il apporte à des pièces comme la très belle «Allemande».

Dans l’Opus 111, Nelson Freire conjugue assise et virtuosité. Ce Beethoven-là n’est pas le démiurge hargneux qui défie le monde autour de lui. C’est un Beethoven à hauteur d’homme. L'«Arietta» est jouée à un tempo allant, chaque variation découlant de la précédente avec une fluidité admirable. La célèbre variation jazzy est jouée avec un chic formidable, puis Nelson Freire tire des sonorités immatérielles dans le registre aigu du clavier. Le pianiste brésilien se refuse à toute intellectualité (aucune leçon de métaphysique ici), et pourtant son jeu est intelligent.

La 3e Sonate en si mineur de Chopin brille par son éloquence. Certains accents pourraient être un peu plus appuyés dans le premier mouvement, mais le deuxième thème, si lyrique, est admirablement modelé. Nelson Freire fait fuser les traits dans le «Scherzo». Le «Largo» permet d’apprécier un cantabile très souple, tandis que le «Finale» dégage une virtuosité étincelante. Il ne manquait plus que l’Intermezzo Opus 118 No2 de Brahms (joué avec des fluctuations de tempo étonnantes!) et deux pièces de musique brésilienne pour conquérir le public. Un artiste si humble et intègre a l'art d'émouvoir sans jamais chercher à tirer la couverture à lui.