Théâtre de Rue

A La Chaux-de-Fonds, les mille visages de La Plage des Six Pompes

Le plus grand festival de théâtre de rue suisse vit sa 22e édition à fond. Théâtre d’objets, classique revisité, acrobaties et humour: l’offre épate par sa diversité et son ingéniosité. Exemple d’un parcours réjoui dans les rues de la capitale horlogère

A La Chaux-de-Fonds, les mille visages de La Plage

Pavés Le plus grand festival de théâtrede rue suisse vitsa 22e édition à fond

Théâtre d’objets, classique revisité, acrobaties et humour: l’offre épate par sa diversitéet son ingéniosité

Des légumes qui parlent, un Avare improvisé, un concentré d’eau sèche qui donne vie à des bébés en celluloïd, des acrobates qui font valser des bombonnes de gaz et des équilibristes qui marchent sur un fil en mouvement. La 22e édition du festival de La Plage des Six Pompes à La Chaux-de-Fonds rappelle ce constat déjà observé (LT du 04.08.2011), mais souvent oublié: il n’y a pas un théâtre de rue, il y a des théâtres de rue. Une variété de performances qui vont du plus tendre au plus trash, du plus confidentiel au plus survolté, du plus poétique au plus comique. Et cette infinité de possibles plaît. Mercredi, des milliers de personnes se sont pressées sur les places et les jardins pour savourer cette explosion de théâtre en liberté. Parcours réjoui, du jour à la nuit.

16h. Départ avec La Succulente Histoire de Thomas Farcy, au pied du Grand Temple. Thomas Farcy? C’est une tomate qui, catapultée d’un carrousel forain constitué d’une passoire et d’un hachoir, percute de plein fouet le saucisson Henriette, maire de Moureux et dragon du lieu. Avant, le public s’est déjà régalé avec les tribulations d’André la saucisse et de Charlotte, la carotte, amoureux malheureux à Moureux, car dans ce village, «la viande ne peut pas épouser un légume». Sophie Mesnager et Amédée Renoux sont les créateurs de ce théâtre d’objets regorgeant d’ingéniosité. Décrire encore la délicieuse fuite des amants maudits: plantés sur un rail, la carotte et la saucisse glissent tandis que défilent devant eux une brique de lait (pour la vache), la Tour Eiffel (pour Paris) et les oiseaux migrateurs (pour l’océan) qui ne sont autres que des tire-bouchons déployant leurs ailes. Les deux drôles sévissent encore aujourd’hui et demain. Les 7 et 8 août, dans A vendre!, ils bradent «La Tchaux» par morceaux. A ne pas manquer.

17h. Vous avez envie de réduire votre enfant pendant que vous êtes au travail? Installé sur la place du Bois, Le Bar à mômes a la solution. Le congélo-ondes transforme n’importe quelle tête blonde en fumée rose et reconstruit l’article à l’identique (si désiré). Tout ça, grâce à l’énergie nucléaire qui, comme chacun sait, est sans risque. Le bonimenteur José de Provence en rajoute. Devant un zinc qui ressemble à un bazar vintage, il assure qu’on peut créer un vrai bébé à partir d’un poupon en celluloïd. Suffit de verser sur lui quelques gouttes d’eau sèche, de le mettre au frigo-ondes et d’enclencher le processus atomique. Le résultat, bien sûr, laisse à désirer, mais, en cas d’accident, on efface les traces et on arrose les autorités de liquidités. Du coup, le bébé passe à la poubelle et l’audience est aspergée. Ça mord, ça pique et c’est tordant.

17h45. «Sur une échelle de 1 à 10, à combien évaluez-vous votre avarice?» «A onze!» répond un spectateur culotté. On est dans l’Arc jurassien, toute question provoc peut être retournée à son expéditeur. L’Avare , selon les jeunes comédiens de la Cie Les Apicoles, c’est une interprétation vivante et truffée d’apartés. Ce sont aussi des questions corrosives sur l’argent et de la propriété. C’est surtout une distribution confiée au public et au hasard. Avant la représentation, une main innocente – celle de Micheline, mercredi – dispose les quatre sacs contenant les costumes devant les pieds des acteurs, de quoi décider qui jouera quoi. Coup de théâtre, Florian n’est pas content. Très vite, il en a assez de faire le domestique. Un enfant du public devient le nouveau chef d’orchestre et redistribue, à vue, cette fois, les perruques qui font foi. Le barbu boudeur devient la fille d’Harpagon et s’éclate avec sa longue chevelure de feu. Au pied du Grand Temple, Molière est porté haut (on entend tous les mots) et vivifié.

19h. Attention, équilibres extrêmes! D’abord, cette image: la place des Marronniers, cœur historique du festival, bondée, blindée. Près d’un millier de spectateurs sont assis, collés serrés, dans cet espace limité. Au point que, pour pouvoir prendre quelques notes, je suis accueillie le long de la rampe qui permet l’accès aux personnes en chaise roulante. Une dame, qui accompagne son mari, salue l’initiative d’aménager ainsi un lieu réservé aux handicapés. On est déjà au cœur du sujet. Dans Extrémités , ce spectacle barré qui fait valser des bombonnes de gaz, un acrobate en chaise roulante s’illustre parmi les trois artistes. A 21 ans, lors d’un entraînement au sol, Rémi Lecocq a eu un bête accident qui l’a paralysé des deux jambes, mais il n’a jamais arrêté le cirque. Aux côtés de ses deux acolytes, il tient sa place dans cette construction à vue de mobiles improbables. Des bombonnes de gaz et des planches, un niveau de construction, puis deux, des bascules vertigineuses, des recherches d’équilibre impossibles, des chutes sans conséquence, des sauts «follos», des jeux dangereux avec le public. Parfois, La Plage, ça rigole plus. On reste bouche bée.

22h. Même sentiment de souffle coupé avec les funambules du Cirque Rouages. Sur la place du Marché, là aussi prise d’assaut par un public entassé, les artistes de Sodade évoluent sur un fil qui roule. Oui, le filin est continu et passe le long de deux grandes roues qui tournent dans la nuit. C’est très beau, ce côté travelling de cinéma, très en lien avec le thème: un vieux monsieur qui revient sur son passé agité. «Je ne suis que mouvement, je ne suis que mes pieds», chuchote la chanteuse au micro, tandis que des acrobates d’une légèreté et d’une habileté confondantes jouent avec et sur le fil. Moment poétique. Salué à raison par l’audience: mercredi, ce spectacle a explosé le record de la recette au chapeau.

Le bonimenteur José de Provence crée un vrai bébé à partir d’un poupon en celluloïd et c’est tordant

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