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Aussi virtuoses que joueurs, les échassiers du Togo ont électrisé l’assemblée
© David Rossetti

Scènes

A La Chaux-de-Fonds, la Plage des Six Pompes s'assagit

Il a été punk et rugissant. Cette année, le plus grand festival de rue helvétique joue la carte de la douceur et de l’harmonie. Surprenant, mais bien aussi

Exit les harangues provoc de Didier Super qui cherchait, lors de l’édition de 2011, «le plus grand fumier» et n’hésitait pas à imaginer Hitler en train de rouler une pelle à un Juif orthodoxe. Exit Makadam Kannibal, compagnie de grunges fêlés qui, la même année et devant une cahute de fortune, mangeaient du verre, se cassaient des bouteilles sur la tête ou s’agrafaient le visage (LT du 04.08.2011). Cet été, le Festival de la Plage des Six Pompes a quitté ses loques punk-rock pour des chemises à fleurs. Oui, le plus grand festival de rue helvétique s’est adouci, assagi, et sa programmation 2017 charrie un flot de bienveillance inédit. Récit d’une journée où La Chaux-de-Fonds avait des allures de chauderon rose bonbon.

Il rigole, Manu Moser, directeur adoré de ce festival toujours aussi bondé – près de 100 000 personnes sont attendues jusqu’à samedi. «Pour une fois que c’est pas l’hiver à la Tchaux, on ne va pas se plaindre!» De fait, on est loin de geler sur cette place du Marché écrasée de chaleur et dominée par une baleine en tissu de 25 mètres de long. Plus de 30 degrés dans la cité horlogère, c’est une rareté que les habitants et les visiteurs ont l’air d’apprécier. Sur le goudron, la Cie Idem, des danseurs-acrobates de Sainte-Croix, relève le défi de la fournaise et raconte avec une belle fluidité l’éternel duel relationnel.

Dans cet Equi-libre, un homme, assis sur une chaise, domine celui qui est couché au sol. Il se lève, le jauge, le nargue, les mains dans les poches. Passe un pied sous sa nuque, le fait rouler à même le béton, le manipule telle une poupée de chiffon. Mais bientôt, sur une musique au souffle rauque, le soumis se redresse et les deux danseurs livrent une danse-combat où les corps basculent, se hissent et coulissent dans un ballet de poids et de contrepoids bien étudié. Le propos? Montrer que la rivalité est stérile et que l’union fait la force. A ce titre, la dernière séquence, collective et participative, est émouvante.

Satire des clichés

Complicité et bienveillance encore avec Alta Cultura du Duo Full House, un couple à la scène et à la ville qui excelle dans l’art du cabaret humoristique. Tellement que le New-Yorkais Henry Camus et la Suissesse Gaby Schmutz, des pros du genre, ont été invités à assurer les intermèdes comiques dans l’édition 2013 du Cirque Knie. C’est dire si leur prestation chatouille plus qu’elle ne grince! Ici, à la Plage, sur une place des Marronniers pleine à craquer, les deux drôles ont enchaîné les numéros avec malice et brio.

Leur recette? Associer une technique sans faille du jonglage et du piano à un jeu sur les dynamiques conjugales et le choc des cultures. Dans le couple Full House, Henry parle toutes les langues et prend toute la place tandis que Gaby tente d’exister avec son français fédéral joliment cabossé et son jonglage a priori moins assuré. Lui est brillant, farceur, doué au clavier. Quand elle est attachée à son folklore, souriante et appliquée. Mais la revanche ne saurait tarder… Dans cette satire des clichés, les facéties s’enchaînent sans temps mort et le public est ravi.

Heidi coréenne

L’esprit bon enfant est bel et bien le fil rouge de cette édition. On en veut encore pour preuve Le Ring des pandas, adorable spectacle découvert sur la place du Bois, là où toute la journée les artistes du Zoo Circus ont initié des enfants du public à l’art du cirque. L’ambiance est douce dans cette aire de jeu, d’autant que Les Fils du Facteur, jolis cœurs aux titres attachants, répètent leur concert prévu en début de soirée. On resterait bien les écouter, mais il faut filer, car sur l’esplanade du Grand-Temple, YoungSoon Cho Jaquet, déguisée en Peter, l’ami de Heidi, danse sur le yodel interprété par une chanteuse folklorique. Tiens, encore du folklore suisse!

On se dit que le 1er août n’est pas loin… Le public apprend l’art de la youtze et, dans l’audience, des chanteuses talentueuses prouvent que la discipline fait toujours des adeptes. Pendant ce temps, la danseuse d’origine coréenne joue des cuillères en bois dans le dos des spectateurs, prodiguant des messages percussifs qui rappellent que l’époque est aussi au bien-être du corps sous toutes ses formes.

Lire aussi: A La Chaux-de-Fonds, les mille visages de la Plage des Six Pompes

Ce leitmotiv de la bienveillance est agréable et louable. Mais il rend le festival un peu moins vif que d’ordinaire. Est-ce la chaleur qui assoupit le tout? Au bout du jour, on a l’impression de sortir d’un vaste stage de vivre-ensemble… Mais pas de mauvais esprit. En ces temps de menaces terroristes, on ne peut que saluer l’idée d’une collectivité qui se respecte et se fédère, d’autant qu’au même moment, sur les réseaux sociaux, la conseillère nationale Ada Marra se faisait essorer pour avoir donné son idée de la Suisse – une idée pas si révolutionnaire, simplement multiculturelle et ouverte, qui serait passée inaperçue, il y a encore quelques années…

Echassiers sidérants

Ada Marra aurait adoré le clou de la soirée: Les échassiers du Togo. Ces artistes africains réunis dans la compagnie Afuma ont étourdi l’assemblée avec leurs évolutions musclées et joyeuses perchées à 4 m de haut. Incroyables de dextérité, de détente et de souplesse, les trois guerriers togolais ont multiplié les exploits d’équilibre et de force au sommet de leurs perches.

Celui, par exemple, de saisir l’échasse de l’autre et de former une ronde unijambiste et sautillante. Ou ce passage de l’échelle dans lequel, dépouillé de ses perches, le plus acrobate des guerriers s’est déployé au-dessus et au-dessous des barreaux portés par ses coéquipiers avec une foudroyante dextérité. Le tout au son de la percussion live de musiciens-sorciers hilares, eux aussi. Les artistes sourient, le public sourit.

C’est un peu étrange à La Plage, cette joie tranquille sans pic, ni cri, mais c’est bien aussi.


La Plage des Six Pompes, jusqu’au 5 août, La Chaux-de-Fonds

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