Neuchâtel

La Chaux-de-Fonds sur le point de restituer un tableau spolié

Le législatif doit examiner ce jeudi un accord qui prévoit de rendre un tableau confisqué à une famille juive sous le régime de Vichy et exposé depuis trente ans au Musée des beaux-arts de la ville

Impossible désormais de se désintéresser ou de fermer les yeux sur le passé trouble d’une œuvre. La Chaux-de-Fonds en sait quelque chose. Pour éviter une bataille juridique qui rouvrirait les pages les plus noires de l’Histoire, l’exécutif propose au parlement communal d’entériner un accord qui restitue le tableau La Vallée de la Stour, paysage du peintre romantique britannique John Constable, aux héritiers d’une famille juive spoliée sous le régime de Vichy. La décision devrait tomber le 28 septembre prochain.

La toile, estimée à 1 million de francs, est réclamée par les descendants de John et Anna Jaffé. Confisqué en 1942 à Nice, vendu aux enchères, le tableau a fini dans une galerie genevoise où il a été acheté en 1946 par le couple chaux-de-fonnier René et Madeleine Junod. A son décès, en 1986, cette dernière lègue une collection de 30 tableaux au Musée des beaux-arts de sa ville à condition de toujours conserver et exposer toutes les œuvres ensemble dans une salle particulière.

Un dossier délicat

Vingt ans après ce legs, soit en 2006, un descendant du couple spolié revendique la restitution de l’œuvre. Fort de deux avis de droit, le Conseil communal refuse cette demande en 2009 et exclut toute indemnisation. Il souligne qu’aucun élément ne permet de mettre en doute la bonne foi des époux Junod lors de l’achat, ni celle des autorités qui ont accepté le legs, qui ont «possédé paisiblement» ce tableau durant de longues années et qui se sont engagées à garder toute la collection. Une plaque est tout de même apposée à côté du Constable. Celle-ci mentionne que l’huile a appartenu à Anna Jaffé et retrace son parcours.

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A cette étape, la Ville relève déjà le caractère délicat de ce dossier, «sa dimension historique et émotionnelle». Mais il faudra attendre 2016, et l’introduction d’une requête en justice par les héritiers, pour que la dimension éthique de l’affaire et ses conséquences en termes d’image poussent l’exécutif à s’engager dans une conciliation, puis à reconsidérer sa position afin d’éviter «un procès indigne du devoir de mémoire» susceptible de porter atteinte à l’honneur de la famille Junod et à celui du musée.

Les termes de l’accord

La solution à l’amiable, rendue publique le 15 septembre, sera soumise cette semaine au législatif pour approbation. Elle prévoit de restituer le tableau contre une indemnité symbolique en signe de reconnaissance de la bonne foi de tous les protagonistes chaux-de-fonniers, représentés par l’étude Lalive, et destinée à compenser les frais de conservation.

Ce montant de 80 000 euros, que consent à verser l’indivision Jaffé, conseillée par le professeur Marc-André Renold, provient des caisses de la commission française chargée d’indemniser les victimes des législations antisémites, laquelle s’est invitée dans cet accord. La somme sera partagée entre les héritiers Junod (qui devront accepter la levée de la charge successorale) et la Ville.

Si le Conseil général entérine cette restitution (un référendum est ensuite encore possible), le tableau sera mis aux enchères. Contrairement au Kimbell Art Museum du Texas, qui avait restitué une toile de Turner aux héritiers Jaffé puis racheté le tableau pour 5,7 millions de dollars, le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds devra sans doute renoncer, faute de budget, au Constable. Mais la morale sera sauve, ou presque.

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