Genre: dessin
Qui ? Chaval
Titre: Les hommes sont des cons
Chez qui ? Les Cahiers dessinés, 208 p.

Genre: Dessin
Qui ? Bosc
Titre: Non!
Chez qui ? Les Cahiers dessinés, 224 p.

L’humour et la mort sont les deux pulsions qui unissent Chaval et Bosc, et font leur tragique grandeur. Né Yvan Le Louarn en 1915 à Bordeaux, le premier avait choisi Cheval comme pseudonyme, en hommage au facteur, non au canasson, mais une erreur typogra­phique le fit galoper sous l’appellation Chaval. Quant au second, il est vraiment né Bosc, Jean-Maurice de son prénom, le 30 décembre 1924 à Nîmes.

Chaval a entretenu une liaison extraconjugale avec la meilleure amie de sa femme; celle-ci ne supporte pas la tromperie et se jette dans la Seine. Le dessinateur ne s’en remet pas. Le 22 janvier 1968, il se suicide au gaz dans son appartement parisien, après avoir placardé sur la porte un avertissement calligraphié de sa main: «Attention, danger d’explosion».

Grand échalas trop maigre, Bosc voulait prouver sa forme physique en s’engageant. Il a fait l’Indochine comme télégraphiste. C’est un homme physiquement et moralement brisé qui est rendu à la vie civile. Son état dépressif, qui nécessite de nombreux séjours en maison de repos, empire, mine sa créativité. Le 3 mai 1973, prétextant une chasse au gros gibier, il achète un gros calibre dans une armurerie d’Antibes et se tire une balle dans la bouche. Sur sa table, il a griffonné ce mot: «Cela fait vingt-trois ans que je souffre, je ne souffrirai plus». Il désirait que l’on grave sur sa tombe le dessin d’un convoi funéraire passant devant une affiche de la Vache qui rit – cette volonté n’a pas été exaucée.

La lumière noire où se sont anéantis Chaval et Bosc illumine leur œuvre. Il fut un temps bienheureux où Paris-Match publiait leurs dessins. Nombre de gosses y ont découvert la philosophie à travers la politesse du désespoir, la métaphysique pessimiste, la détestation de la bêtise, le refus des conformismes inhérents à ces deux géants.

Avant d’être Chaval, Yvan Le Louarn a publié, entre 1941 et 1943, quelques dessins antisémites dans Le Progrès, un hebdomadaire bordelais pro-nazi. Il ne reparlera jamais de ces œuvres de jeunesse. Il accède à la célébrité dans les années 50, collaborant à de nombreux journaux à grand tirage. A travers quelque 200 œuvres, au trait et en noir et blanc, Les hommes sont des cons fait (re)découvrir «le maître du rire étranglé».

L’absurde s’y exerce à des degrés divers. Un torero fait les cornes au taureau sur la photo officielle de la corrida. Ailleurs, tous les matadors détalent lorsque c’est un gorille et non un bovidé qui entre dans l’arène. Vertige existentiel de l’automobiliste coincé sur la voie ferrée entre les deux barrières. Douce bêtise du type qui lève son marteau pour écraser la mouche qui se promène sur la vitre de la fenêtre.

«Plus de pommes, Monsieur Cézanne, mais des bananes bien mûres…», dit un brave épicier ignorant en matière d’art. «C’est pour offrir?» s’enquiert le boucher débitant la barbaque. On sent finalement plus d’empathie que de mépris chez Chaval, dont le regard annonce l’univers nonsensique de Gary Larson.

Comme le relève Frédéric Pajak dans son avant-propos, «un type qui traite les oiseaux de cons n’est pas un type ordinaire». L’éditeur décèle du Céline, du Léautaud chez le dessinateur: la misanthropie, l’amour des animaux, le prophétisme du malheur, une «façon franchouillarde d’être anti-français»… Justement intitulé «Etc.», le dernier chapitre des Hommes sont des cons propose une série de rapaces humanoïdes et encore, plus noires que la nuit, des ruines, des «restes de paysages incertains» rappelant la noirceur sarcastique de l’œuvre graphique de Pajak.

L’homme de Chaval est chauve, trapu, renfrogné, délimité par un cerne sans ambiguïté. Tracé d’un trait fin, dont le léger tremblement traduit la granulosité du papier, l’homme de Bosc n’a guère plus de cheveux, mais il s’étire en longueur, mou du genou, proéminent du nombril, l’épaule effacée. Il est déséquilibré par un pif démesuré – un «fardeau», le «nez de la consternation», pour reprendre les termes d’Alexandre Vialatte, un grand admirateur.

Selon le préfacier Dominique Charnay, ce badaud existentiel est «parvenu au point de jonction des égarements grégaires et de la solitude moderne». Il vaque, normalement lâche, forcément épris de liberté et engrené dans les rouages de l’absurde. Voir ce singe capturé, vendu à un zoo où on lui apprend à faire des tours à motocyclette; à la première occasion, le primate se fait la belle et retourne dans sa jungle – à moto. Pour les avoir fréquentés de trop près, Bosc n’aime pas les militaires, ces imbéciles qui défrichent un champ de cactus pour y planter des barbelés…

Non! dit Bosc. Non aux galonnés, aux adultes, aux mégères, aux fâcheux, aux crétins. Précurseur de Mai 68, il brosse des saynètes qui annoncent La Femme assise de Copi. Il remporte le premier Grand Prix de l’humour attribué par le magazine Lui avec cette planche dans laquelle un nouveau riche énumère ses possessions («Mon château… Mon moulin… Ma voiture… Ma piscine…») à un pauvre qui ne peut lui opposer que son seul bien: «Mon cul». Les dessinateurs de chair passent, leurs dessins restent éternellement d’actualité.

Un torero fait les cornes au taureau sur la photo officielle de la corrida