Comment rendre intelligible ce qui est, par nature, indicible? Peut-on partager des expériences dont le traumatisme est si puissant qu’il pourrait dévaster la personne à qui on se confie? C’est à cette quadrature du cercle que s’est attaqué avec maestria François Burland dans Checkpoint. Pour cette exposition, à découvrir à la Ferme des Tilleuls à Renens, il s’est associé à plusieurs de ses pairs, en accompagnant des migrants afin de donner une forme artistique à leur parcours de vie. Ce n’est pas un coup d’essai pour ce plasticien vaudois indiscipliné et prolifique, connu sur la scène internationale pour ses œuvres inclassables.

Sur le même sujet: A Vevey, de jeunes migrants jouent avec leur image

Checkpoint parle avant tout de la rencontre. Celle des artistes dont s’est entouré François Burland, tout d’abord: la comédienne-plasticienne Audrey Cavelius, le collectif L’Agence des chemins pédestres, et Stanislas Delarue, «bricoleur professionnel» qui a fondé l’Atelier des mains sales à Orbe. Tous se sont réunis autour, voire au service, de 56 personnes migrantes, parfois adultes, souvent jeunes ou même encore mineures, pour les guider dans un processus créatif axé sur leur cheminement.

«Ce sont des artistes très exigeants, et surtout qui savent s’oublier», souligne François Burland. Car, pour les plus jeunes, notamment, «l’art, cela ne voulait rien dire». Il a donc fallu, dans un premier temps, gagner la confiance de ces exilés pour leur donner envie d’explorer ainsi la matière de leur expérience singulière.

Héros tragiques et merveilleux

A l’issue de quatre ateliers, entremêlant gravures, sérigraphies, séquences photographiques, capsules sonores, théâtre d’ombres et films d’animation, le miracle s’est bel et bien produit. Car il s’agit très certainement d’art dans cette exposition, même s’il «n’est pas une fin en soi», selon François Burland. La trame commune à chacune des œuvres évoque irrésistiblement les tragédies classiques, où la fatalité, la violence injustifiable et le désespoir font loi.

On y croise, comme dans tout récit mythologique, des héros. Ce sont ces enfants, jeunes adultes ou plus tout à fait jeunes arc-boutés avec courage dans un combat contre des monstres sanguinaires et des obstacles a priori infranchissables. On se confronte aussi, bien sûr, à leur quête commune – comment rester en vie? – et à ce défi identitaire: comment devenir soi-même ou le rester quand l’univers entier semble ligué contre sa propre volonté?

Le fruit de ce travail, dans lequel les participants et les artistes se sont engagés corps et âme, n’est ni larmoyant ni misérabiliste. Avec Audrey Cavelius, les «apprentis» révèlent, dans des clichés pleins de vie, comment ils se rêvent ou quel est leur pire cauchemar. Les images, magnifiques, font rire, étonnent et touchent.

Intrépides voyageurs

Dans d’immenses cartes «des merveilles» sur papier kraft, les survivants retracent aussi, avec l’aide de François Burland, leurs périples – s’entrecroisant dans une géographie fantasmée – au-delà de la Méditerranée, baptisée pour l’occasion la «mer black des angoisses». Ils y quittent la «maison d’amour» et «l’archipel des fêtes magnifiques» en direction du «pays de je ne sais pas», où se trouve, peut-être, la récompense à leurs souffrances.

Ces aventuriers doivent bien sûr aussi savoir ruser avec le malheur, trouver des chemins de traverse pour atteindre leur but. C’est ainsi que des films d’animation mettent en scène les rebondissements et accidents. Enfin, dans le théâtre d’ombres réalisé avec Stanislas Delarue, ils opèrent la transmutation de leurs terribles souvenirs, les réduisant en éclats de miroirs et en formes fantomatiques qui dansent dans l’obscurité.

A l’issue de cette plongée au cœur de l’indicible, «car on ne peut pas tout dire», comme le relève François Burland, on arrive à bon port. Frissonnant, effrayé, mais surtout éberlué par cette certitude: les héros existent encore.


«Checkpoint», à voir jusqu’au 20 juin à La Ferme des Tilleuls à Renens.