opéra

Le chef Diego Fasolis enflamme «Farnace»

Le chef tessinois imprime une belle fougue à l’opéra de Vivaldi dans un nouvel enregistrement paru chez Virgin. Le contre-ténor croate Max Emanuel Cencic brille dans le rôle-titre

Genre: opéra
Qui ? Antonio Vivaldi
Titre: Farnace
Chez qui ? (3 CD Virgin Classics/EMI)

V ivaldi a non seulement composé des concertos. Il fut également très prolixe dans l’opéra. Beaucoup ont été perdus. Une petite vingtaine nous est parvenue, dont certains sont d’une inspiration fulgurante ­ (Orlando furioso, La Verità in ­cimento…) , d’autres inégaux voire creux – même si l’on trouve toujours un air merveilleux de-ci de-là. Farnace est un joyau. Vivaldi tenait cet opéra pour l’un de ses meilleurs. Il l’a remanié à de nombreuses reprises pour des représentations à Venise, à Prague et dans des villes italiennes entre 1727 et 1738. On y trouve une orchestration flamboyante, un riche instinct mélodique qui s’épanouit au fil des airs.

Après Faramondo de Händel, Diego Fasolis et le contre-ténor Max Emanuel Cencic renouvellent leur succès dans un enregistrement de Farnace qui précède une tournée de concerts, notamment à Paris et à l’Opéra de Lausanne (le 11 décembre). Le chef tessinois a retenu l’ultime version de Ferrare élaborée en 1738 (laquelle ne fut jamais représentée, au désespoir de Vivaldi). Diego Fasolis et son ensemble I Barocchisti impriment une formidable énergie à l’ouvrage. Loin de tomber dans les travers de nombreux orchestres baroques, qui bousculent les rythmes, exagèrent les contrastes, dans une esthétique proche de la pop («pour faire moderne»), ces musiciens forgent un bel équilibre entre fougue et délicatesse. Ils surclassent le chef catalan Jordi Savall dans un enregistrement réédité il y a peu chez Naïve.

Chez Vivaldi, c’est l’impulsion qui prime, la couleur du trait instrumental. On ne trouvera pas dans ses opéras une construction dramatique aussi serrée ou des portraits psychologiques aussi fouillés que chez Händel. Sa grande qualité, c’est d’avoir de l’empathie pour ses caractères, de brosser un tableau à l’aide d’effets simples, efficaces et bien sentis. Il lui arrive d’aligner un feu d’artifice d’airs pour en mettre plein la vue (ou plutôt l’oreille!), mais Farnace évite ces écueils.

Chaque protagoniste a sa couleur dramatique, ses fêlures et ses qualités. Les arias se succèdent sans baisse d’inspiration, tantôt fougueux et batailleurs (les airs de bravoure), tantôt intimistes et poétiques. On suit les péripéties d’une intrigue à dormir debout. Farnace, roi du Pont, refuse de se soumettre aux légions romaines de Pompée. Il préfère mettre fin à ses jours et demander à son épouse Tamiri de tuer leur fils et de se donner elle-même la mort, plutôt que de subir l’humiliation. Pour rendre ce drame vivant, Vivaldi drape certains airs d’une orchestration insolite et colorée. Autant il fait palpiter les cordes dans le bouillonnant «Da quel ferro ch’a svenato» de Berenice (la mère de Tamiri, furieuse à l’égard de sa fille et de son gendre Farnace, CD 1, plage 25), autant il les utilise en sourdine dans l’envoûtant «Al vezzeggiar d’un volto» de Selinda, sœur de Farnace (CD 1, plage 20, chanté par Ann Hallenberg).

Max Emanuel Cencic, dont la voix est très phonogénique, campe un Farnace arrogant et sanguin. La voix, un peu courte de projection en salle, rayonne ici pleinement, avec cette couleur d’alto dans les graves et ce mordant un brin acidulé dans l’aigu. L’envoûtante mezzo Ruxandra ­Donose possède à la fois l’étoffe (de très beaux graves!) et le velours pour Tamiri. Karina Gauvin respire la grâce et la tendresse – non dépourvue de chair – pour camper le beau rôle de Gilade, capitaine de Berenice. Mary-Ellen Nesi possède un timbre idéal – ce zeste d’acidité – pour incarner une belle-mère irritée. Le ténor allemand Daniel Behle est un Pompée investi, quoique son timbre un peu propret et «élégant» lisse son autorité de général romain.

La prise de son, claire, généreuse, participe au succès de cet enregistrement. Nul doute que dans les salles de concerts l’émotion sera encore plus immédiate.

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