Aujourd'hui, le titre de Journal intime évoque surtout Nanni Moretti sur une vespa dans Caro diario, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Film non moins unique en son genre, le Journal intime (1962) de Valerio Zurlini, réédité en copie neuve par le CAC-Voltaire de Genève, s'intitule en fait Cronaca familiare. D'une intimité austère et brûlante, ce film a fasciné toute une génération de cinéphiles, marquant l'apogée d'un cinéaste trop rare, auteur de seulement huit films. De Zurlini (1926-1982), on se souvient plus souvent du Désert des Tartares d'après Dino Buzzati et de La Prima notte di quiete (Le Professeur), ses deux derniers films parfois rediffusés à la télévision. C'est trop peu pour prendre la mesure d'un cinéaste qui fut l'égal des plus grands, les Visconti, Antonioni, Fellini et Pasolini, mais qui joua de malchance après un trio de films unanimement loués: Eté violent, La Fille à la valise et Journal intime.

La présence de Marcello Mastroianni et de Jacques Perrin devrait déjà susciter l'intérêt. Dans cette adaptation d'un roman autobiographique de l'écrivain florentin Vasco Pratolini (Chronique des pauvres amants), ils incarnent deux frères séparés dès l'enfance qui se retrouvent une fois adultes. Elevé après la mort de leur mère dans un milieu aisé par des parents adoptifs, le cadet débarque un jour chez l'aîné qui, pendant ce temps-là, a bouffé pas mal de vache enragée comme apprenti écrivain et journaliste. Tout le film reposera sur cette question: faut-il vraiment aimer un frère parce qu'il est du même sang ou devrait-il aussi y avoir des affinités intellectuelles pour qu'un tel lien garde un sens? Enrico éprouvera en fait autant de mépris que d'amour envers ce Dino (rebaptisé Lorenzo) trop beau, trop sensible et trop innocent, en rien préparé à la dureté de la vie.

C'est à peine si le film laisse son contexte d'avant, pendant et après-guerre (le roman est paru en 1947). Car même si le contexte social joue un rôle déterminant, tout est ici traité sur le mode intimiste, avec un minimum de personnages secondaires et d'extérieurs. En raréfiant ainsi l'atmosphère, Zurlini donne à cette relation malaisée une intensité extraordinaire. Raconté sous la forme d'un long flash-back – après qu'Enrico a reçu la nouvelle de la mort de son frère, atteint d'un mal incurable – le film baigne de surcroît dans une sorte de tristesse diffuse. Indéniablement pessimiste, cet univers est cependant surtout caractérisé par sa sensibilité exacerbée, par un style qui cherche à exprimer l'humain de l'intérieur, comme malgré l'image et ses limites intrinsèques.

D'un roman jugé inadaptable, mais dont la lecture l'avait frappé dix ans plus tôt, le cinéaste a tiré un film à la fois mystérieux par sa pudeur et évident par l'émotion qu'il procure. Zurlini s'est efforcé de tout filmer en plans fixes, avec une palette de coloris restreinte (mais toutes les tonalités de brun y passent) et des cadrages inspirés. La fréquentation du peintre Ottone Rosai lui avait fait découvrir une Florence peu connue, le compositeur classique Goffredo Petrassi consentit à revenir au cinéma pour une dernière partition et Pratolini accepta même d'écrire des scènes qui «manquaient au roman». Heureuse époque où les cinéastes n'ignoraient pas les autres arts!

Ce qui frappe avec le recul, c'est un équilibre émotionnel rare, mélange de tendresse et de dureté réalistes. On n'oubliera pas de sitôt les scènes de visite à la grand-mère, où l'affection réelle se mêle à la culpabilité et à la conscience des deux côtés que le temps qui a passé a aussi tout changé. C'est à cette aune que Journal intime apparaît, lui, parfaitement indémodable.

Journal intime (Cronaca familiare), de Valerio Zurlini (Italie, 1962), avec Marcello Mastroianni, Jacques Perrin. Genève, CAC-Voltaire.