Etabli à Genève, le marchand d'art d'origine juive et polonaise Jan Krugier gère le patrimoine de Marina Picasso, petite-fille du peintre, depuis un quart de siècle. Il a fixé pour ce travail des règles précises, notamment un quota annuel d'œuvres mises en vente, la vente étant destinée à renouveler et à valoriser l'ensemble, mais aussi à financer les opérations humanitaires de Marina. Celle-ci, selon Jan Krugier, est la seule personne de la famille à donner ou redonner ainsi ce qu'elle a reçu: «Elle a eu une enfance difficile et mène une activité débordante. Pour la gestion de sa collection, nous avons établi un régime extrêmement sévère, pas du tout mercantile, ou très peu. Nous vendons de préférence à des musées, ou à de grands collectionneurs. Nous désirons rester en dehors des manipulations et des spéculations. Nous achetons aussi. Si nous voyons des pièces très importantes, qui nous intéressent particulièrement, nous nous séparons d'autres pièces.»

L'exposition de la collection Marina Picasso a également, aux yeux du galeriste, une valeur de démonstration: «En Suisse romande, on peut enfin monter une grande exposition Picasso; cela atteste le manque d'efficacité de nos musées. Pourtant, nous ne voulions pas les concurrencer, avoir l'arrogance, comme galerie, de présenter des manifestations de dimension muséale. Mais jamais, ni en ce qui concerne la collection Marina Picasso, ni pour la collection de dessins que j'ai réunie en compagnie de mon épouse Marie-Anne, nous n'avons reçu la moindre proposition de faire quelque chose ici.» Cette importante collection de dessins et d'aquarelles, l'accent étant mis sur le XIXe siècle (Ingres, Delacroix, Victor Hugo, Seurat, Van Gogh), a été présentée dans différentes institutions, dont le Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid. Une fondation est en passe d'être constituée: «Le but: dresser une sorte d'historique de l'art du dessin, afin que les jeunes puissent réapprendre à dessiner, explique encore Jan Krugier. Le problème est que la mémoire, que les traces se perdent.» Autre obstacle auquel le collectionneur doit faire face: la difficulté de trouver un lieu d'exposition. Non pas à l'étranger où, au dire de Jan Krugier, les offres affluent. Mais en Suisse romande: celle-ci risque bien de voir cet ensemble de 400 pièces rassemblées par Jan Krugier lui échapper.

Sur Picasso, dont il a la joie de montrer aujourd'hui près de 80 œuvres, qui représentent près de la moitié de la collection Marina Picasso (sans compter la collection privée de Marina, conservée dans l'intimité), Jan Krugier est intarissable; il évoque son refus de toute esthétisme («l'œuvre de Matisse, par opposition, est beaucoup plus esthétique, plus calme»), son refus du style («qu'il considérait comme un corset»), son courage aussi: n'est-il pas le seul artiste à avoir suivi le cortège funèbre de Soutine, en dépit des menaces de la Gestapo?