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«Alice au Pays de merveilles», vue par Lacombe.
© DR

Exposition

Sur le chemin du «Pays des Merveilles», Alice passe par Saint-Maurice

Depuis 150 ans, Alice montre la voie du «nonsense» et inspire les illustrateurs. Une exposition, «Alice au Pays des Merveilles» recense ces images prodigieuses et en suscite de nouvelles

Un lapin blanc. Une rose rouge. Un flamant rose. Une reine de cœur. Une chenille et son houka. Un chat hilare. Une théière. Un dodo… Certaines figures renvoient forcément au Pays des Merveilles. Elles jalonnent les couloirs et les escaliers du Château de Saint-Maurice où l’on célèbre Alice, la fillette qui, depuis 1865, nous guide dans les géométries variables du nonsense britannique.

Lewis Carroll, premier illustrateur

Le premier illustrateur d’Alice au Pays des Merveilles est l’auteur en personne. Lewis Carroll enlumine à l’encre de Chine le manuscrit de Alice’s Under Ground qu’il offre à son inspiratrice, Alice Liddel, 10 ans, pour Noël. Quand il s’agit d’éditer le conte, revu, augmenté et retitré Alice in Wonderland, l’écrivain fait appel à un illustrateur professionnel, Sir John Tenniel. Son Lapin blanc, son Chapelier fou, sa Reine de cœur, sa Tortue fantaisie sont devenus des icônes. L’exposition consacre à cette référence universelle une salle qu’il partage avec un autre grand maître britannique, Arthur Rackham, dont les aquarelles aux grâces Art nouveau, atteignent des sommets d’élégance élégiaque.

Au fil d’innombrables éditions en cinquante langues, d’autres dessinateurs se sont mesurés aux grands anciens, tels Gertrude Thomson, Blanche Mac Manus, David Newell, Mabel Lucie Atwell, Adolphe Pécoud, Mervyn Peake ou Ralph Steadman. Sans oublier ce polisson de Gotlib qui mélange la petite Alice et la grande Barbarella… Ils ont tous rendez-vous à Saint-Maurice.

Le livre inspire naturellement le cinéma. Le dessin animé de Walt Disney (1951) a bénéficié des travaux préparatoires de l’aquarelliste Mary Blair et a su truffer ses merveilleux lacis d’animaux portemanteaux qu’aurait appréciés Lewis Carroll. En 2010, Tim Burton produit une adaptation kitsch et gothique qui n’a pas volé son Oscar de la meilleure création de costumes (le nœud papillon du Chapelier est une pure merveille), mais qui trahit éhontément l’esprit de l’œuvre: le surréalisme subtil s’efface derrière un scénario manichéen et des effets spéciaux hideux.

Boules en hérisson

Après le western et le Marsupilami, la troisième grande exposition organisée à Saint-Maurice par Philippe Duvanel, ancien directeur de BD-FIL, perpétue une tradition ludique propre à réjouir les têtes blondes. Il y a de petits flacons pleins de liquides étranges dans les coins, on se gondole devant les miroirs déformants, on joue au croquet avec des flamants comme maillets et des hérissons comme boules. Enfin, Alice au Pays des Merveilles fait la part belle aux nouvelles générations de dessinateurs, qui se penchent sur «le seul livre pour lequel nous redevenons enfants» (Virginia Woolf) et osent se mesurer à leurs illustres prédécesseurs.

Mattotti s’essaye à une forme de futurisme cartoonesque, Daniel Cacouault musarde dans une forêt d’un impressionnisme embué, P.J. Lynch se replie sur le néoclassicisme et Jeremy Bastian s’enferre dans un réseau de traits noirs serrés.

Julia Sarda, 30 ans, glisse un sourire dans ses dessins les plus inquiétants. Benjamin Lacombe, 35 ans, signe l’affiche, qui montre une petite Alice au teint de porcelaine serrant contre son cœur un lapin aux yeux rubis. Il donne à la Tortue fantaisie une nouvelle forme, celle d’un veau tremblant avec une boîte de soupe Campbell en guise de carapace. Ce clin d’œil à Andy Warhol renoue avec le jeu de mots originel, le «mock turtle» désignant une fausse soupe à la tortue faite avec du veau… Rébecca Dautremer, 46 ans, orchestre la débandade hallucinée d’une faune hétéroclite, et trempe sa plume dans l’acide lysergique pour un portrait du Chat de Cheshire réduit à sa plus stricte expression: un bézoard denté…

Un sourire sans chat

Le rez-de-chaussée du Château est dédié aux travaux des élèves de l’EPAC (Ecole professionnelle des Arts contemporains de Saxon). La bonne idée d’associer une école voisine à la célébration de Lewis Carroll se double du plaisir de constater qu’Alice est une source d’inspiration pérenne. L’exploratrice des territoires imaginaires apparaît en cyborg, en baigneuse délurée dans la théière du Chapelier, en Catwoman d’Halloween au sourire carnassier, en Bonnie Parker piercée et auréolée de roses rouges, en it-girl cernée de cartes à jouer et de montres molles, en grande nouille qui fait le lapin et tire la langue…

Venue de Macao, Peng Teng Lei, 22 ans, expose son travail de diplôme: des portraits du Chapelier fou avec des yeux de bille et des bras en sucre d’orge, de la Reine de cœur abattant ses as comme des cactus aplatis ou du Chat riant jaune au centre d’une farandole de desserts… La jeune Chinoise a rencontré Alice quand elle avait 6 ans en visionnant le dessin animé de Disney. Elle a été irrésistiblement attirée par les personnages: «Chacun est unique avec une forte personnalité, chacun a son monde imaginaire. Celui qui m’inspire le plus, c’est le Chapelier.» Peng Teng Lei ne rencontre pas de difficulté à s’émanciper des modèles iconographiques, et se sent libre d’investir sa culture dans ses dessins, introduisant des motifs chinois dans les décors et les vêtements.

Les dessins d’enfants de l’exposition agaunoise indiquent que la cote du Chat de Cheshire est à la hausse. Comme disait Alice: «J’ai déjà vu un chat sans sourire, mais un sourire sans chat! c’est bien la chose la plus curieuse qu’il m’ait jamais été donné d’observer.» Et, visiblement, de dessiner.


«Alice au Pays des Merveilles». Saint-Maurice, Château. Jusqu’au 12 novembre.

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