Le chemin de Tombouctou est pavé de Césars

Cinéma La 40e Nuit des Césars a sacré «Timbuktu». Un film plein de noblesse dans une cérémonie pleine de vannes

Grand oublié du palmarès cannois en mai dernier, Timbuktu prend une revanche éclatante aux Césars. Il décroche sept statuettes, satisfecit (Son, Photo, Montage) et prix majeurs: Musique, Scénario, Réalisation et Meilleur film! Palmarès presque excessif, Abderrahmane Sissako jugeant lui-même un peu faible le scénario qu’il a rédigé avec sa femme. Le film raconte moins une histoire qu’il ne met en scène, à la manière d’une parabole, l’occupation de Tombouctou par les islamistes. A l’instar de «Liberté» d’Eluard, l’œuvre brille par l’inspiration davantage que par sa structure narrative.

A travers quelques personnages emblématiques, le cinéaste fait entrer dans un cauchemar idéologique d’autant plus oppressant qu’il ne s’appuie pas sur la force brute mais sur une dialectique imparable. Les islamistes ne sont pas des guerriers féroces, juste une bande de bras cassés appliquant des règlements absurdes et iniques. Le film montre la plus belle des parties de football, puisqu’elle se joue sans ballon, confisqué par l’autorité, et proclame la suprématie de l’imagination. Puisque prohibée, la musique est consubstantielle à Timbuktu. Flagellée pour son insubordination, une jeune chanteuse transforme la plainte de douleur en chant de résistance.

Seul film africain en compétition à Cannes, Timbuktu n’a pas grand-chose de français: c’est dans toutes les langues du désert et de l’islam qu’il s’exprime pour recréer au Mali un chapitre de l’histoire récente. Quant à Abderrahmane Sissako, il est né en Mauritanie et a étudié le cinéma en Russie. Mais la production, assurée par Sylvie Pialat, financée par Arte, et nombre de techniciens sont français. Et la France recouvre sa grandeur avec ce projet qui l’éloigne de ses petites préoccupations (haute couture, identité sexuelle, Michel Sardou…)

Le cinéaste, un des rares étrangers à avoir été césarisé avec Joseph Losey, Ettore Scola ou Michael Haneke, ne s’y trompe pas quand il remercie ce «pays capable de se dresser contre la barbarie et l’obscurantisme» de lui avoir «fait confiance». Il adresse un message d’espérance universel: «Il n’y a pas de choc des civilisations, cela n’existe pas. Il y a juste des rencontres de civilisations.»

Peut-être les attentats de janvier ont-ils fait pencher la balance en faveur de Timbuktu, plutôt que vers des produits franco-français comme les deux films consacrés à Yves Saint Laurent. Cela ne réduit en rien la grandeur et la noblesse de cette fable lumineuse.

Rires obligatoires

Ce raz-de-marée a laissé une petite place à un autre grand gagnant, Les Combattants, de Thomas Cailley, qui récolte trois Césars: Premier film, Espoir masculin pour Kévin Azaïs et Actrice pour Adèle Haenel, formidable dans son rôle de garçonne désireuse de s’aguerrir en attendant la fin du monde. Avec ses yeux ronds comme des billes, sa beauté butée, sa voix rauque et ses 26 ans, elle ouvre une brèche bienvenue dans un star-system vieillissant.

Pierre Niney reçoit le César du meilleur acteur pour son interprétation d’Yves Saint Laurent dans le biopic approuvé de Jalil Lespert; il dame donc le pion à Gaspard Ulliel, qui incarne le même couturier dans le film d’auteur de Bertrand Bonello.

C’est Dany Boon, le célèbre comique pas drôle, qui présidait la 40e édition des Césars, avec le volubile Edouard Baer en maître de cérémonie. La dérision y était doublement de rigueur. Depuis des lustres, les professionnels de la profession se contorsionnent entre solennité et vannes, grands moments d’émotion et grivoiserie. Un des meilleurs gags était de Dior, qui a déguisé Marion Cotillard en volant de badminton. A force de sketches plus ou moins réussis et de remerciements-fleuves, la cérémonie a réussi à durer près de quatre heures. Plus long que Saint Laurent , plus vulgaire que La Famille Bélier … Le cinéma français n’a peur de rien.