Livres

Par les chemins avec l'écrivain Jean Prod’hom

Dans «Novembre», suivant les cours d’eau, l’écrivain propose une déambulation à travers la région des Trois-Lacs qui est aussi une méditation sur la façon d’habiter le monde et de le quitter

C’est un livre qui donne envie d’aller marcher autour de chez soi, d’ouvrir les yeux, d’écouter, de goûter aux jours, qu’il fasse beau ou qu’il ne fasse pas beau. Sans tambour ni trompette, Novembre, de Jean Prod’hom, invite à se sentir vivant parmi les vivants, humains et animaux, sur une planète elle aussi la plus vivante possible. Récit de dix jours de marche du Jorat à Bienne, ample et superbe déambulation dans la région des Trois-Lacs, projet littéraire et projet existentiel, Novembre est un livre placé au cœur et au niveau de la vie telle qu’elle passe.

Deux événements lancent Jean Prod’hom sur la route. Sa mise à la retraite après une vie de travail qui le place d’un coup face à ce temps enfin disponible. Dans le prologue, il évoque ce moment de bascule: «Quelques jours me suffirent pour prendre conscience que ce que j’avais vécu – depuis le jour, où enfant j’étais entré dans l’école de mon quartier, à celui où je quittai le collège dans lequel j’avais enseigné pendant plus de trente ans – tenait en réalité dans le creux de la main. […] Le détail de ce qui s’était succédé dans mon existence professionnelle s’estompa, il ne m’en resta bientôt presque rien.»

Bavardages et convenances

Le «presque» qui reste, comme sous l’effet d’une décantation, a la force d’un élan: «J’eus alors le sentiment étrange qu’une vie – ou ce qui subsiste lorsqu’on en retire les bavardages et les convenances – se résumait à une seule phrase. Et cette phrase commencée par le «oui» de l’enfant que je fus, je souhaitais la reprendre en l’état où je l’avais laissée, et la prolonger aussi longtemps que mes forces me le permettraient.»

A l’autre pôle, l’autre événement déclencheur, et qui va façonner le récit, est l’annonce de la mort prochaine d’un ami âgé, S., auquel l’écrivain rend régulièrement visite dans la maison de retraite où il réside. S. lui demande de ne pas rester à ses côtés, de le laisser seul, dans le silence de sa chambre et du jardin. Jean Prod’hom se met alors en marche dans l’idée de saluer ce monde que l’ami s’apprête à quitter, «à moi de veiller S. d’une veille qui ne l’encombre pas». Tout au long du parcours, en pensée, l’image de S. allongé dans son lit face à la fenêtre de sa chambre grande ouverte, s’invite comme une respiration sereine, comme un écho aux Arte moriendi, ces traités des siècles passés sur l’art du bien mourir.

A l’étage des auberges

Avec des fruits secs en poche, Rousseau et Robert Walser pour compagnons, une tablette sur laquelle il tape le soir les notes du jour, Jean Prod’hom traverse donc les villages, suit les cours d’eau et les lacs, dort à l’étage des auberges ou dans des caravanes à côté des fermes. Il a mis le cap vers «ces terres du Nord que les hommes ont trop souvent désertées, là où le présent bégaie, l’avenir hésite et le passé s’attarde comme un point d’orgue». Le Riau-Dizy, Dizy-La Sarraz, La Sarraz-Chavornay, Chavornay-Yverdon, Yverdon-Portalban… Au rythme très humain de la marche et du souffle, il cueille du regard ce qui s’offre, y accroche méditations et rêveries. A la façon de W. G. Sebald, cité en exergue, l’auteur se laisse guider par le hasard un peu comme «un chien qui court dans un champ» mais qui, «invariablement, trouve ce qu’il cherche».

Car au fil des jours, sous les ciels souvent bas de novembre, au travers du filet des mots et des ressacs de la mémoire, par-delà la fatigue qui saisit les muscles à la nuit tombée, une question pointe sans qu’il faille la formuler en pleine lumière: comment parvenir à être un passant du monde et au bout du compte un passeur aux générations qui suivent? Tout le texte est ainsi construit sur une vaste trame rendue invisible par le travail d’écriture, traversée en son centre par le chemin qu’emprunte le marcheur mais ramifiée en une multitude de strates (géographiques, historiques, sociales) d’où surgissent des leitmotivs. Comme le chardonneret posé sur la couverture du livre, avec ce rouge à la tête, ce bleu et ce jaune pétard aux ailes, qui virevolte tout au long du voyage jusqu’à se poser, à la fin, sur la toile de la Madone aux fraisiers, exposée au Kunstmuseum de Soleure.

Friches et broussailles

La disparition des oiseaux hante Novembre. Tout comme la raréfaction des friches, des broussailles, l’éradication des marais, ces zones de flottement, ces entre-deux, ce désordre. La correction des eaux du Jura au XIXe siècle a bouleversé le paysage et la vie des habitants du Seeland au prix de travaux pharaoniques et de l’extinction massive de la faune et de la flore. Jean Prod’hom sillonne les anciens lits des rivières détournées, visite les usines d’extraction du jus de betterave sucrière. Il rend aussi visite aux anciennes colonies pénitentiaires, ces lieux d’utopie, où l’on voulait là encore ramener les égarés, les laissés-pour-compte, dans le bon ordre des choses. Or comment faire une place à l’altérité, comment ne pas la parquer?

Arrivé à Bienne, ayant reçu le SMS de l’infirmière qui veillait sur S., l’auteur prend le bateau pour rentrer et commence à descendre le canal de la Suze. Il ne le sait pas encore mais la neige se mettra à tomber lorsque le bateau accostera à La Tène. Mais le lecteur sait, lui, qu’il est entré en contact, avec Novembre, à pas menus, avec cette part de l’existence qui circule au dedans et qui relie les vivants, au cœur des broussailles, lorsque deux mains se touchent ou lorsqu’un renard soudain se retourne et vous fixe.

Oscar, le chien

On est allé rencontrer Jean Prod’hom au Riau où il habite et d’où partent tous ses textes, comme des traces laissées dans la neige. Oscar, le chien, piaffe tandis que l’on marche à l’orée de la forêt qui borde la maison. Lausanne est à 25 minutes à peine, mais on a l’impression d’avoir basculé ailleurs. En 2008, à la suite d’une expérience d’écriture avec ses élèves, Jean Prod’hom débute un blog, Les Marges.net. Chaque jour un texte, chaque jour une tentative d’«élargissement du poème» pour reprendre les mots de Jean-Christophe Bailly, autre inspirateur. C’est là que les éditeurs Jasmine Liardet et Pascal Rebetez, à l’enseigne de la maison D’autre part, découvrent l’écrivain-marcheur.

La rencontre débouchera sur un premier livre, Tessons, pépite de l’année 2014. Sans qu’il sache pourquoi ni qu’il soit nécessaire de le savoir, Jean Prod’hom a commencé à ramasser les tessons sur les grèves et les plages. Un peu le long du Léman mais bien plus loin aussi, au gré des étés. L’île de Sein, le phare d’Eckmühl, l’Idroscalo à Ostia, la Loue, autant de lieux où ces «restes de la vaisselle du monde» se laissent porter par l’épaisseur du temps, au gré des flots. Tessons, en une suite de textes courts, de fragments, est venu ponctuer cette quête sans but si ce n’est le ravissement de la trouvaille, la possibilité de glisser au creux de la main «ce qui fait tenir un instant encore ce qui disparaît». Puis Marges, aux Editions Antipodes avec une postface de François Bon en 2015, a réuni une sélection des près de 3000 textes du blog.

Oscar gambade et dessine de vastes cercles dans la neige. A l’image d’une écriture qui avance par échappées pour mieux voir ce qui palpite à portée de pas. Pour mieux faire place au vivant.


Récit

Jean Prod’hom

«Novembre»

D’autre part

320 p.

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