C'est quasiment unique dans l'histoire du cinéma, art aux infrastructures si lourdes aujourd'hui qu'un cinéaste peut difficilement espérer tourner plus d'un film par an: l'Américain Steven Soderbergh s'est aligné aux Golden Globes (les prix de la critique américaine), comme il le fera aux Oscars en mars, avec deux films, Erin Brockovich et Traffic. Le phénomène est d'autant plus marquant qu'il concerne le cinéaste au parcours le plus atypique qui soit. Des trois films qui ont ouvert, hier, la compétition, Traffic était de loin le plus attendu. Et les coquilles vides Fate Ignoranti de l'Italien Ferzan Ozpetek, ou La Ciénaga de l'Argentine Lucrecia Martel ont donné raison à cette attente.

Démontage en règle des rouages de la drogue aux Etats-Unis, Traffic est un grand film, avec ce que «grand» implique de bonne conscience (style Les Dossiers de l'écran) et d'ampleur (2 h 30). Après les thrillers Underneath (1995), Out of Sight (1998) et The Limey (1999), Traffic est de loin, l'œuvre la plus ambitieuse de Soderbergh: elle réunit ses incessantes recherches esthétiques (montage, couleur, traitement de la pellicule) et une conscience sociale amorcée avec Erin Brockovich histoire vraie d'une femme (Julia Roberts) en guerre pour un village contaminé par des déchets chimiques. Traffic va plus loin et raconte, adaptant en trois histoires une série réalisée par la BBC il y a une dizaine d'années, le cheminement de la drogue et l'impossibilité de briser la chaîne. Sachant que Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones ou Dennis Quaid se sont associés à la croisade de Soderbergh pour des salaires dérisoires, beaucoup de spectateurs craindront d'assister à un sermon. Sur le fond, ils n'auront pas tort. Sur la forme, par contre, le cinéaste a conçu, en tenant lui-même la caméra, un film assez libre.

L'année 2000 aura marqué la naissance d'un nouveau Soderbergh. Un Soderbergh apprécié de ses concitoyens, mais qui risque de perdre, en gagnant le terrain de la bonne conscience qui leur plaît tant, l'admiration que lui portaient les Européens. Car le réalisateur, né à la vie en 1963 à Atlanta, est arrivé au cinéma en 1989 à Cannes lorsque le Berlinois Wim Wenders, président du jury, lui décerna la Palme d'or pour Sexe, mensonges et vidéo. Par déférence pour l'Europe, dont la cinématographie lui avait appris qu'«il est possible de faire des films adultes qui soient projetés», il avait tourné son deuxième film à Prague. Kafka (1991) fut un échec commercial qui exigea que, pour regagner le cœur de son pays, Soderbergh s'adonne au cinéma de genre. D'où les thrillers qui suivirent, réalisés, écrits ou produits par lui. Mais tandis qu'il s'imprégnait de l'esprit américain, le prodige à la Palme trop lourde continuait ses recherches. Ainsi en 1996, lorsqu'il présenta son œuvre la plus extrême devant un parterre cannois médusé: Schizopolis, un film «work in progress», une œuvre «autre» selon le souvenir des privilégiés encore perturbés qui l'ont visionné.

Film de frontières géographiques (Etats-Unis/Mexique), narratives (alternances sèches de rythmes et de couleurs) et artisanales (des vedettes moulées par une caméra d'auteur), Traffic est en quelque sorte le carrefour que Soderbergh cherchait à atteindre. Celui où se croisent les influences. Et, plantés au milieu comme des panneaux «Stop»: les Oscars. «Je suis heureux d'échapper à cette fièvre en commençant un nouveau film dès dimanche. Il s'appelle Oceans 11, remake d'un film de cambriolage. Oui, je me surprends encore à préparer un thriller alors que j'ai grandi dans une banlieue protégée de tout.» Une belle surprise pourtant: dimanche, George Clooney, Brad Pitt et Andy Garcia rejoindront le plateau du caméléon Soderbergh.