Littérature

Tous les chemins de la traduction mènent à Genève

La chute de la tour de Babel a dispersé les langues, on les retrouve à Cologny, dans le bonheur des livres et des manuscrits qui murmurent leurs parcours dans une exposition à voir jusqu’au 25 mars

Babel. Un tableau de la tour inachevée vue par le maître flamand Abel Grimmer trône dans l’exposition de la Fondation Bodmer, intitulée Les Routes de la traduction, Babel à Genève. C’est un trophée, car la toile de 1604, qui venait d’être vendue à un collectionneur privé, a failli ne pas être exposée à Cologny – «elle est arrivée in extremis», raconte Nicolas Ducimetière, commissaire des Routes de la traduction aux côtés de Barbara Cassin. Babel a trouvé un havre à Genève, où on peut la voir jusqu’au 25 mars. Et, tout autour du tableau, les langues bruissent et se répondent, dessinent une géographie et une histoire de la diffusion des idées, des sciences, des mythes, des histoires et de la poésie tout autour du monde.

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Les langues et la traduction sont au cœur du projet de Martin Bodmer. Il suffit d’énumérer les fameux «cinq piliers» que s’était donnés le collectionneur pour s’en convaincre: Homère, la Bible, Dante, Shakespeare et Goethe. Impossible d’imaginer rendre compte du rayonnement de ces textes dans le monde sans passer par la traduction. De fait, Bodmer possède des éditions de la Bible dans 112 langues et les autres piliers se déploient dans 80 langues, détaille Nicolas Ducimetière.

A quoi s’ajoute la passion d’un Goethe pour la Weltliteratur qui fascinait Martin Bodmer. Un goût pour la poésie chinoise ou persane, pour les textes venus d’ailleurs, attisé, dès la fin du XVIIIe siècle et au XIXe, par les traductions toutes neuves des monuments littéraires de l’humanité, comme la Bhagavad-Gita ou Les Mille et une nuits, sans oublier l’influence des découvertes de Champollion au début du XIXe. Une époque où des civilisations entières devenaient soudain visibles pour les lecteurs européens.

Dante en catalan

Pour la Fondation Bodmer Les Routes de la traduction sont donc l’occasion de «mettre en avant une partie du fonds, peu ou pas montrée, des ouvrages rares comme cette première traduction rimée de Dante en catalan que l’on n’avait jamais donné à voir», dit Nicolas Ducimetière.

Qui dit langues dit écritures, signes, hiéroglyphes ou caractères. Trois stèles ouvrent l’exposition couvrant 5000 ans d’écriture égyptienne jusqu’au copte. Plus loin, le chinois, le coréen, l’arabe, le cyrillique, l’hébreu murmurent leurs histoires.

De la Grèce vers Rome en passant par Cordoue

Mais d’une écriture à l’autre, d’une langue à l’autre, ce qui compte, d’abord, dans l’exposition de la Fondation Bodmer, ce sont les routes et ceux qui les parcourent et qui dessinent, par capillarité, au fil des chemins et des traductions, les cartes du savoir humain. Les héros en sont ici des traducteurs, voyageurs, souvent anonymes ou oubliés, comme Jacob Mantino ben Samuel, un savant juif mort en 1549, qui, à la demande du pape, traduira vers le latin les commentaires d’Averroès sur La République de Platon. Fascinant parcours de la Grèce vers Rome en passant par Cordoue.

Dans les vitrines de l’exposition les chemins se dessinent: l’«odyssée» d’Homère dans les deux sens du terme, les routes de la comédie de Plaute à Molière, celles des fables, des contes. Mais arrivés à bon port, les textes n’en ont pas fini de voyager: ils se transforment, s’adaptent, s’incorporent. Baudelaire traduisant Poe fait ainsi une œuvre nouvelle; on emprunte, on s’inspire, on trahit.

Heidi au Japon

Le livre traduit transforme les époques, les lieux qu’il atteint, et il porte parfois des révolutions: «Les langues sont le fourreau dans lequel est rangée la lame de l’Esprit», écrit justement Martin Luther, artisan de la révolution qu’est la Réforme, par la grâce de la langue vernaculaire et de l’imprimerie.

Et, s’il y a des pays liés à Babel, la Suisse en est un avec ses langues officielles et ses dialectes ouverts au monde: Il Giomberet cun las forschs d’aur, dit l’édition romanche des aventures de Tintin, Le Crabe aux pinces d’or. Tandis qu’à l’inverse le Heidi de Johanna Spyri, «histoire pour les enfants et pour ceux qui les aiment» – comme le dit la première version française du livre, parue à Genève en 1882 –, Heidi à la fortune colossale en matière de traductions et de notoriété, s’expose en japonais, dans une belle édition illustrée de 1920: et c’est le début d’une nouvelle incorporation de l’Occident par l’Orient, cette fois.


Les Routes de la traduction, Babel à Genève. Fondation Bodmer, Cologny (GE). Jusqu’au 25 mars.

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