Cher Claude,

Quand j’ai appris ton coma, il y a quelques jours, j’ai décidé de ne pas anticiper ta mort. Plusieurs fois, tu nous avais fait le coup de la résurrection, du triple pontage coronarien, des convalescences difficiles, de la retraite certaine et du retour en force, dans la foulée, pour ne jamais avoir à confier de ton vivant la destinée de ton enfant, le Montreux Jazz Festival.

Il a fallu s’y mettre pourtant quand ton équipe a annoncé que tu n’allais pas, une dernière fois, ajouter un refrain au couplet. Ecrire sur toi. Pour tout te dire, je suis à Port-au-Prince et j’ai repoussé le plus longtemps possible cette nécrologie, j’ai bu un rhum. Je me suis rangé sur un balcon avec cette ville entière, cette ville qui est une baie, pour seul décor.

C’est peut-être ici, chez ces Nègres colonisés, libérés, qu’est né le jazz, avant de s’enfuir vers La Nouvelle-Orléans. Que dire de toi qui n’a pas été mille fois dit? Tu racontais souvent les mêmes histoires incroyables, ces musiciens qui ne te refusaient rien, les tournées avec les Rolling Stones, la boîte de chocolat pour convaincre Aretha Franklin. Tu étais le griot de ta propre vie.

Moi, adolescent de la région, j’avais travaillé pour ton festival, à la sécurité – je m’étais endormi à mon poste et j’avais été viré aussi sec. L’année suivante, vers 16 ans, j’écrivais mes premières chroniques musicales sur tes concerts pour le journal de Montreux. J’étais si mal payé que, après une nuit de sons, je partais couper des mauvaises herbes pour les jardiniers de La Tour-de-Peilz. On ne dormait pas, en ce temps-là.

Comme pour tout enfant de la Riviera lémanique, ton festival a servi pour moi de bande originale, lieu des grandes découvertes et des amours durables. Tu m’intimidais par ta liberté. Je n’ai commencé à te tutoyer avec difficulté qu’il y a deux ou trois ans. Il y a quelques mois, avant ton dernier Jazz, tu avais appelé toute la rédaction du Temps pour te plaindre d’un papier mitigé sur ta programmation.

Tu m’avais ensuite contacté, en hurlant dans le vide. Et juste après, tu m’avais convoqué pour un repas au Palace de Lausanne où tu avais amené cinquante disques dans le seul but de me prouver que ton affiche était parfaite. Nous avions ri. Et puis, après un entretien dont tu avais refusé la parution, nous nous étions fâchés encore. Le dernier mail que j’ai reçu de toi, le 27 juin, était arrivé à 5 heures du matin. Il se terminait par: «Tu peux avoir une attitude positive et enthousiaste.»

Etrangement, je ne regrette pas cet ultime différend. Pour moi, il résume assez bien ton intransigeance, ton sens du jeu, la parfaite mauvaise foi dont tu pouvais faire preuve lorsqu’il s’agissait de ton festival. Ce que tu as fait, tu le sais, survivra à tous les articles que nous aurons pu écrire, à tous les commentaires et à toutes les critiques. Ce que tu as fait, c’est de mettre dans ma tête, comme dans celle de millions de gens, des preuves évidentes d’immortalité.

Aujourd’hui, je pense à ton équipe, à ceux qui sont restés, Mathieu Jaton en tête, qui doit avoir peur. Tu étais si surdimensionné, plus grand que la vie comme disent les Américains, que ceux qui devront pallier ton absence ne pourront que choisir une autre route. Tu as tellement aimé, toute ta vie durant, qu’on ne peut pas être triste pour toi. Mais on sait que ta mort signe aussi la fin d’un âge d’or, celui où l’on pouvait tout sacrifier pour des hommes dont le seul métier était de faire vibrer l’air.

Arnaud Robert ,,