Aparté

Cher Claude Régy,

Le metteur en scène français, 88 ans, publie «Dans le désordre», livre de souvenirs où il dit, entre autres, ce qu’il doit à Marguerite Duras, Nathalie Sarraute et Madeleine Renaud. Entre les lignes s’affirme l’idéal d’un théâtre aventurier, débarrassé de ses afféteries. Notre critique de théâtre Alexandre Demidoff lui adresse une lettre

Si le théâtre reste une aventure, c’est grâce à vous. C’est à ça que je pense en lisant Dans le désordre, des souvenirs que vous publiez ces jours (Actes Sud). Vous avez 88 ans, une voix douce, une réputation de dureté quand vous dirigez vos acteurs. Mais ceux-ci vous adorent. Quand Isabelle Huppert parle des spectacles qu’elle a joués pour vous, 4.48 Psychose par exemple, elle a des mots empreints de reconnaissance. Dans 4.48 Psychose, l’actrice disait, immobile à l’avant-scène pendant près de deux heures, les mots de l’Anglaise Sarah Kane.

Des comédiens, vous exigez qu’ils renoncent aux dictions et aux poses trop bien rodées. Au public, vous demandez de vivre la représentation comme un embarquement vers l’inconnu. L’absence de boussole est votre loi. Dans Dans le désordre, vous racontez une histoire qui vaut toutes les théories. En1989, Madeleine Renaud, 89 ans, joue encore L’Amante anglaise de Marguerite Duras, ce texte qu’elle a joué pour la première fois en 1968. Chaque soir, dites-vous, sa mémoire la trahit et elle affabule. Parfois, elle répète des répliques entières déjà dites un quart d’heure avant. Face à elle, Michael Lonsdale, un géant du théâtre lui aussi, a des blancs. Dans sa poche, le livre de la pièce. Il le consulte. Et il se trompe de page, souvent. Je vous imagine dans la salle, inquiet. Vous ne supportez pas l’approximation. Mais vous êtes aux anges, je parie! Le théâtre est ici le miroir d’une lutte, la présence – celle de l’acteur – et l’absence. C’est le destin commun qui se joue dans cette liturgie comique. Un trou, une reprise, l’effacement à venir, la persistance d’une signature. Vous écrivez: «Les vraies fins ne finissent pas.» Merci, cher Claude Régy, de veiller à ce que la fin soit toujours ouverte. Appelons cela une promesse.

Alexandre Demidoff

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