J’ai longtemps rêvé de vous écrire. Mais on n’écrit pas aux poètes. Pas moi, en tout cas. J’ai un fond de timidité, voyez-vous, un amour de la lecture tel que je m’imagine mal le compromettre dans des correspondances incertaines. Si je vous adresse cette lettre pourtant, c’est que vous êtes partout ces jours, dans nos colonnes samedi passé par exemple, et, d’un coup, cher Monsieur Kundera, ce sont mes 18 ans qui me sont revenus en pluie printanière.

Vous entrez dans la Pléiade, vous l’avez voulu, deux volumes qui sont des écrins, des cercueils, selon l’humeur de la chronique. Dans votre éternité – elle durera ce qu’elle doit durer, vous n’êtes dupe de rien –, c’est ma jeunesse qui reprend forme, celle aussi d’une génération née à la fin des années 1960. J’avais 18 ans, le mur de Berlin était encore une blessure au cœur de l’Europe. Au hasard d’une rêverie dans une librairie, j’ai acheté en poche La Valse aux adieux. A cause du titre. J’ai lu ensuite La vie est ailleurs. Et puis il y eut ce sommet: L’Insoutenable Légèreté de l’être. Dans mon collège à Genève, nous étions quelques-uns à nous enorgueillir de ce privilège. Nous n’avions rien vécu, mais nous avions accès à ce livre auréolé d’un mot aussi sublime que trivial: l’être. Il était question d’exil et de sexe, d’amour et de Bach. Vous disiez qu’il fallait se méfier du lyrisme, en politique comme en art. C’est une leçon que j’entendais sans la comprendre. A 18 ans, on est lyrique ou on n’est pas.

Vous m’avez fait grandir, cher Milan Kundera. La littérature était la vie, en bien mieux. C’est ce que je crois toujours. Vous m’avez surtout donné le goût du désenchantement, mais vous m’avez interdit la résignation. Respectueusement,