Un roman qu’on dit sulfureux, au point d’être vendu sous cellophane avec la mention «réservé aux adultes»… Une critique dithyrambique… Il n’en fallait pas moins pour que l’œuvre ultime de Jacques Chessex devienne, pour beaucoup, un de ses meilleurs livres et prenne l’ascenseur des ventes en librairie depuis le 7 janvier.

«On se l’arrache!» titrait samedi à la Une Le Matin: «Le fait de l’avoir interdit aux mineurs dope les ventes» du Dernier Crâne de M. de Sade, à cause d’ «un passage avec une scène érotique impliquant une mineure de 15 ans.» Mais être titillé par une scène olé-olé suffit-il à déclencher l’acte d’achat? Encore faut-il, souvent, que la critique se montre bienveillante.

Dans le blog «La République des livres» hébergé par Le Monde, Pierre Assouline décrypte le phénomène: «Ce ne sera pas la première fois qu’un roman rencontrera le succès pour de mauvaises raisons. Entendez: des raisons extra-littéraires. Non [qu’il] […] soit dépourvu de qualités. […] Mais le fait est qu’avant même sa sortie, il était déjà escorté par trois spectres: son fatum (l’auteur est mort sur scène, c’est-à-dire en parlant de son œuvre en public, juste après avoir mis le point final), sa légende noire (aucun livre consacré de près ou de loin à Sade ne peut y échapper) et son parfum de scandale (ce qui est souvent le cas avec Chessex mais plus encore cette fois-là).»

Donc, dans le livre, poursuit Assouline, «rien ne nous est épargné» des disgrâces du divin marquis, de son vomi, de sa bile noire, de ses étrons, de l’état préoccupant de son anus endommagé par des godemichés de plus en plus longs». «Chessex a réussi là une petite Vanité bien dans sa manière, justement documentée […]. Ce n’est pas très long, et même économe; disons, la bonne distance, car au-delà, l’écœurement nous eût gagné, nonobstant la méditation en creux sur la propriété, l’abjection, l’effroi.»

Pour la Tribune de Genève, «l’écriture est puissante, incisive, crue. Elle n’épargne rien. Et le registre dans lequel l’écrivain vaudois place son marquis de Sade est celui de la métaphysique. Jacques Chessex n’est jamais bien loin de Dieu. Ni du diable. Peu d’explications médicales ici, aucune interprétation psychanalytique de la perversion. Uniquement la possession par le démon.» 24 Heures évoque aussi le «démon de l’écriture» et «le sexe à mort dont le plaisir est torture», car «la liberté jaillit des fosses», écrit-[il] par allusion évidente à sa propre liberté d’artiste, maître de style souvent éblouissant».

«Les critiques unanimes», confirme le site de la TSR, qui cite quelques magazines français, tout aussi élogieux, comme le très long article de Lire, où il est dit que «Chessex excelle à décrire la fin de Sade» dans un texte que le Tages-Anzeiger qualifie de «grandiose» et le blog «Le Western culturel» du Courrier international de «concis et précis, noir et furibard». Un roman «fraternel, fasciné, ­repoussé, envoûté, éternellement tiraillé entre le désir de Dieu et la tentation du sacrilège», analyse Télérama, qui plus est écrit «à la pointe fine, mêlant crudité extrême et méditation sur la mort, et s’offrant à lire comme l’ultime aveu du grand Jacques Chessex».

«Quelle perte! déplore de son côté Le Point. On attaque si souvent les écrivains français d’aujourd’hui sur leur manque de nerf, leur narcissisme sucré, leur carence en imagination, leur stylistiquement correct, leur peu de folie, leur oubli de la mystique, de la chair, de la mort, leur obsession d’être gentils! Quelle perte! Nous avions un écrivain qui incarnait exactement le contraire de cela, et il est mort il y a trois mois… Remarquez: il n’était pas Français, il était Suisse», l’auteur de cette «épopée farcesque d’une contre-relique». Et de conclure: le tout est «porté à ébullition par une prose démentielle. Merveilleux livre, et triple révélation: Sade sévit toujours, Chessex est parmi nous, et la littérature reste la plus ensorcelante des vanités.»

Une fausse note, pourtant, dans ce concert de louanges, celle du site Largeur.com: «Enterré sous une avalanche d’éloges, Jacques Chessex continue de publier des romans «provocants». […] En attendant, probablement, la biographie illustrée du sadique de Romont, qui doit bien dormir quelque part dans les fonds de tiroirs ou les poubelles du Maître.» Pas gentil, ça…

Enfin, s’il est un critique qui connaît Chessex comme sa poche, c’est bien Jérôme Garcin. A lire dans Le Nouvel Observateur, où il loue «cette prose admirable mise au service de l’abomination, de la putréfaction, du blasphème, de la révolte – de l’angoisse aussi.» Cette prose, poursuit-il, que Chessex a relue «à la loupe avant de s’écrouler dans une bibliothèque, […] qui lui ressemble tant, plein d’extases et d’effrois, d’amour et de haine, tout en lumière et ténèbres, ce livre furieux scandalise déjà en Suisse. C’est bon signe. Signe que Chessex n’est pas mort.»

Roland Jaccard, lui, parle plutôt de l’homme dans le même Nouvel Obs: «Jacques Chessex était le seul écrivain vaudois avec lequel je pouvais encore parler du Lausanne des années 1950, de Yul Brynner et d’Audrey Hepburn que nous croisions à la rue de Bourg, de Jack Palance – il ne tarissait pas d’éloges à son sujet – […] de la Nouvelle Revue de Lausanne, quotidien radical où Freddy Buache aiguisait notre sens critique de jeunes cinéphiles, Philippe Jaccottet nous entretenait de poésie et André Marcel des procès qui secouaient la bonne société.» Cette «bonne société» qui n’ira sans doute pas au «Chessex-shop» caricaturé par Raymond Burki dans 24 Heu res ?