Heureux celles et ceux qui n’ont pas encore ouvert La Reine des pommes, premier roman policier de Chester Himes, paru en 1957. Ils ont encore devant eux cet enthousiasme qui saisit à chaque fois qu’un écrivain ouvre un nouveau champ dans l’imaginaire du lecteur qui en écarquille les yeux de surprise. La Reine des pommes et les sept romans suivants, c’est un peu comme si Gargantua avait décidé de s’offrir une balade à Harlem. Crimes et enquête sont au rendez-vous mais c’est bien la fresque du quartier afro de New York, ce portrait violent de la ségrégation, l’originalité clownesque des personnages, l’inventivité presque hallucinés des scènes, ce rire et cette tristesse mêlés, la narration oblique et éclatée, qui transportent d’un coup.

Tout est dit dans le nom même des deux inspecteurs noirs que l’on retrouve dans chaque tome du Cycle de Harlem: Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, en version originale Coffin Ed Johnson et Grave Digger Jones. Ils ont l’empathie et la roublardise de ceux qui ont tout vu, tout entendu. Mais Chester Himes connaît de trop près le monde dont il parle, il a trop souffert lui-même de la ségrégation raciale pour faire de ses deux personnages des incorruptibles d’aucune sorte. Profondément désenchanté, ayant ravalé tout espoir de solution, Himes en a fait au contraire des maîtres de l’ambiguïté, des salopards aux cœurs parfois tendres, pas du tout dupes de la mascarade généralisée voulue par le pouvoir des Blancs.

Déguisé en bonne sœur

Il est une apparition dans La Reine des pommes, de celles qui s’impriment dans la mémoire. Il s’agit de Goldy, grande baraque obèse, qui se déguise en Sœur Gabrielle, robe noire et cornette blanche, et se plante devant l’entrée des Grands magasins Blumenstein dans la 125e rue pour vendre des tickets qui garantissent un aller simple au paradis. Rien que de très banal dans le quartier. Le thème de la bigoterie et des crapuleries qu’elle inspire revient souvent sous la plume de Chimes.

Quand Goldy a fini de faire la manche et qu’il replie sa petite chaise, on le suit dans les arrière-cours, les tripots et les immeubles qui pourrissent sur pied. Goldy la fausse bonne sœur connaît tout le monde chez les proxénètes, les dealers, les escrocs et les faux prophètes qui mènent le bal narratif du Cycle de Harlem. Familles disloquées, violence omniprésente, misère et drogue à tous les étages, taux de mortalité affolant: en chef d’orchestre, Chester Himes a choisi le tintamarre du carnaval, le défilé grotesque pour faire tonner dans un brouhaha d’enfer, la maladie du racisme et toutes ses métastases.

Rive gauche de la Seine

Ce rire-là a mis du temps à sortir de la gorge de Chester Himes. Il aura fallu la fin de la quarantaine, l’exil à Paris, les tapis de la maison Gallimard et peut-être surtout le genre du roman policier pour oser cette distance suprême, cette libération aussi. Avant d’être cueilli là par le succès en 1957, sur cette rive gauche de la Seine, à des milliers de kilomètres de chez lui, il avait vécu plusieurs vies dont une comme prisonnier de droit commun. Et une autre comme auteur de romans de colère sur la condition des Noirs américains. Pendant plusieurs années, il n’avait cessé de raconter la profondeur du problème racial, tellement prégnant qu’il agissait même chez celles et ceux qui militaient pour l’égalité des droits. On lui en a voulu d’oser l’écrire. Son arrivée à Paris avait tout d’une fuite.

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Né le 29 juillet 1909 à Jefferson City dans le Missouri, Chester Himes a grandi dans une famille de la bourgeoisie noire. Il se définira souvent comme un représentant de la troisième génération de Noirs libérés de l’esclavage. Le père est enseignant, la mère au foyer. Famille stable mais rongée par la reproduction des critères racistes en cours. La mère, au teint pâle, reproche au père d’être plus foncé, le rabroue et l’humilie, reportant son affection sur le fils. Le père perd son emploi de professeur et végète, brisé, dans des emplois manuels peu rémunérés. Le fils commence des études à l’Université d’Etat de l’Ohio où la famille a déménagé. Une bagarre qui tourne mal et il est renvoyé.

Remis en liberté sur parole

Commence alors, pour Chester Himes, une errance faite de petits boulots, d’alcool et d’autodestruction méthodique. Puis de petite et de grande délinquance. En 1928, à 19 ans, il échoppe de 25 ans de travaux forcés pour une attaque à main armée. C’est en prison qu’il commence à écrire. Ses nouvelles, parfois signées de son matricule de prisonnier, seront publiées par des revues «noires» puis «blanches» dont Esquire. Tout est «noir» ou «blanc» dans cette société américaine. Remis en liberté sur parole après sept ans de peine, il prend la route des usines d’armement et des chantiers navals de Los Angeles pour trouver du travail. Racisme, harcèlement, brimades: le port de la côte Ouest sera le décor de son premier roman, S’il braille, lâche-le (1945), récit à la première personne d’un homme brisé, accusé faussement de viol, qui dégringole socialement.

Je m’étais efforcé de décrire la peur toujours présente dans l’esprit de tous les Noirs des Etats-Unis 

Mais c’est à la parution de son deuxième roman, en 1947, qu’il est ébranlé au point de comprendre qu’il ne pourra écrire comme il le souhaite que loin de son pays. La Croisade de Lee Gordon campe un syndicaliste noir débutant, qui découvre, ébahi, que ceux dont il attendait conseils et soutien, les syndicats et le Parti communiste, se comportent avec lui en oppresseurs voire lui tournent le dos, parce qu’il est Noir. Chester Himes dépeint à la fois les ambiguïtés de la bourgeoisie noire et le racisme à l’œuvre chez les prétendus progressistes. Le livre suscite un rejet virulent de la part des Blancs et des Noirs, de la gauche et de la droite. Et un boycott des médias et des libraires.

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Dans son autobiographie, écrite à la fin de sa vie, Regrets sans repentir, l’auteur revendique ses intentions: «Je m’étais efforcé de décrire la peur toujours présente dans l’esprit de tous les Noirs des Etats-Unis […] Mes personnages étaient des personnes authentiques et les situations des plus courantes.» Aucune blessure, écrit-il aussi, ne l’atteindra aussi cruellement que cette cabale.

Un homme blessé

Il parvient à publier d’autres livres encore, changeant à chaque fois d’éditeur. La Troisième Génération décrit la dislocation d’une famille inspirée par ses propres souvenirs d’enfance. Quand Chester Himes arrive à Paris, il est à la fois un homme blessé et connu. Ses romans ont été traduits par Albin Michel puis Gallimard qui publie encore La Fin d’un primitif, en 1956, sur la fin tragique d’une histoire d’amour entre une femme blanche et un homme noir. Chester Himes y déploie pour la première fois l’humour picaresque qui sera sa patte dans le Cycle de Harlem.

Tout être humain, quelle que soit sa race, sa nationalité, sa foi religieuse ou son idéologie, est capable de tout et de n’importe quoi

C’est dans un couloir de la maison Gallimard justement que Chester Himes rencontre Marcel Duhamel alors en plein lancement de sa collection de romans policiers, la fameuse «Série noire». Duhamel connaît l’écrivain américain pour l’avoir traduit douze ans plus tôt. «Avez-vous déjà songé à écrire des thrillers?» lui demande tout de go l’éditeur. «Jamais et j’en serais bien incapable», aurait répondu Chester Himes. Sur l’insistance du Parisien, Chester Himes, en chronique manque d’argent, fournit deux semaines plus tard un premier jet de La Reine des pommes. Le succès, en Europe du moins, ne le quittera plus.

Poète du pire

En 1969, il s’installe en Espagne, à Moraira, sur la Costa Blanca, et y restera jusqu’à sa mort en 1984. Gallimard maintient la flamme en rééditant non seulement les aventures d’Ed Cercueil et de Fossoyeurs Jones, notamment dans un Quarto en 2007, mais certains de ces romans d’avant. On rêve cependant d’une édition qui réunirait l’ensemble, qui ferait le pont entre sa vie américaine et sa vie en Europe, entre la colère et le rire final, Une édition qui le rassemblerait, lui, le poète du pire, qui avait compris que «tout être humain, quelle que soit sa race, sa nationalité, sa foi religieuse ou son idéologie, est capable de tout et de n’importe quoi».

A lire:

  • «Cercueil et Fossoyeur, le Cycle de Harlem», Gallimard, Quarto, 2007
  • «La Revue 813» et son numéro spécial Chester Himes