Charley Thompson (Charlie Plummer) dispose deux figurines sur l’appui de sa fenêtre. C’est le dernier geste qui le rattache à l’enfance. Il a 15 ans et pas de bol. Sa mère s’est fait la malle des années plus tôt. Il vit avec son père ouvrier, un coureur de jupons immature et désargenté. Solitaire, désœuvré, le kid trouve un petit job du côté de l’hippodrome. Del (l’épatant Steve Buscemi), qui possède six chevaux de course et les entraîne pour des compétitions hippiques sans gloire, engage le garçon pour le seconder. Auprès des bêtes, et plus particulièrement de Lean on Pete, il se découvre une raison de vivre.

La poisse n’en a pas fini avec lui. Son père décède des suites d’une raclée administrée par un mari jaloux. Et Lean on Pete, après une dernière course perdue, est voué à l’équarrissage. Désemparé, Charley ne peut se résoudre à perdre son seul confident. Il le vole. Commence une incroyable randonnée qui mène le fuyard de l’Oregon au Wyoming où résiderait Tante Margy, une parente perdue de vue dont il n’a pas même l’adresse.

L’ubac du rêve

Des histoires d’orphelin nouant une amitié avec un chien ou un cheval promis à la fourrière ou à la boucherie, les livres d’enfants en contiennent un certain nombre. Elles finissent bien: une communauté de voisins se cotise, une bande de galopins trouve un trésor. L’animal est racheté à son propriétaire et la vie sourit. La route sauvage chante une autre chanson. Laconique, poignante, fataliste, cette americana désenchantée emprunte la forme erratique d'Heureux qui comme Ulysse pour se hasarder sur l’ubac du rêve américain, et emprunte sa tonalité à Crin-Blanc, cette ode tragique à la liberté unissant à la vie, à la mort un gamin et un pur-sang.

Del, râleur sympathique doublé d’un vieux magouilleur, est passé maître dans l’art d’administrer à ses coureurs un petit dopant indétectable avant la course. Bonnie (Chloë Sevigny), qui monte souvent ses chevaux, est une girl next door, grandie dans le milieu hippique, réduite en miettes par quelques chutes, mais toujours vaillante. Comme Del, pour qui un canasson fourbu est juste bon à faire de la colle, elle est dépourvue de tout sentiment. Elle répète à Charley: «Ce ne sont pas des animaux de compagnie, juste des montures.» Parce qu’il a conservé son âme d’enfant, Charley refuse de souscrire à ce discours pragmatique et murmure à l’oreille des chevaux.

Films d'errance

En adaptant un roman de Willy Vlautin, en se délocalisant aux Etats-Unis, Andrew Haigh change de registre. Ce réalisateur anglais a signé deux films situés dans les milieux homosexuels, Greek Pete et Weekend, puis 45 Years, un drame du troisième âge confrontant deux grands comédiens (Charlotte Rampling et Tom Courtenay) sous les pluies d’Albion. Avec La route sauvage, il s’inscrit dans une longue tradition de films d’errance qui, de L’épouvantail à Into the Wild, en passant par le Gerry de Gus Van Sant, hantent le paysage cinématographique et mental américain.

Charley siphonne l’essence des voitures, mange à la cloche de bois dans un diner. Déshydraté, il frappe à la porte d’un ranch. Deux potes jouent aux jeux vidéo. Ce sont des vétérans de guerre, soignant à la bière leur stress post-traumatique. Un oncle et sa nièce obèse se joignent à eux. L’adolescente se fait rudoyer. Elle encaisse les insultes, car elle n’a nulle part où aller. Le mépris est le loyer à payer pour ne pas finir à la rue.

Lassitude existentielle

Charley échoue dans les bas quartiers d’une ville, rejoignant une population invisible de SDF. Lui, le garçon pacifique, est contraint de recourir à la violence pour défendre son bien. Cette traversée du désert, cette descente dans les bas-fonds s’accompagnent de tentatives téléphoniques pour retrouver Tante Margy, havre potentiel qui semble se dérober au fur et à mesure que Charley se rapproche. Elle existe pourtant, cette figure maternelle dont rêvent tous les orphelins du monde.

Un toit, un avenir suffiront-ils à Charley pour effacer les épreuves, pour oublier ces cauchemars dans lesquels il n’arrive pas à sauver son père de la noyade? Au dernier plan de ce film plein de douleur sourde et de lassitude existentielle, l’adolescent suspend son jogging matinal, jette un coup d’œil alentour. Il a dans le regard quelque chose qui ressemble à de l’espoir.


La route sauvage (Lean on Pete), d’Andrew Haigh (Royaume-Uni, 2017), avec Charlie Plummer, Steve Buscemi, Chloë Sevigny, Alison Elliott, 2h01.