FESTIVAL

Le chevalier des touches

Le LUFF de Lausanne accueille ce soir Charlemagne Palestine.

Des peluches, une poignée de kreteks, du cognac, et un ou plusieurs claviers (de dimensions variables): tel est l'univers, à découvrir ce soir au LUFF, de Charlemagne Palestine, né Charles Martin en 1945 ou 1947 - les sources divergent - à Brooklyn. On a pour tendance de classer ce compositeur, improvisateur, vidéaste et plasticien dans la lignée des minimalistes américains, quelque part entre Steve Reich et Terry Riley: c'est tout à fait justifié, mais on précisera qu'il en représente la frange la plus surréaliste.

Faiseur de drones

«Jouer du piano ivre comme d'un instrument à percussion jusqu'à ce que les doigts saignent un peu»: la phrase est de Bukowski, mais la thématique - remplaçons peut-être «ivre» par «joyeux» - pourrait être celle de notre homme. Palestine peut marteler ses touches de piano pendant des heures, jusqu'à la souffrance, et construire en crescendo continu un magma sonore chatoyant et ondulatoire - un «drone», en termes techniques - d'une capacité d'enveloppement inégalée. Ceux et celles qui suivirent sa performance sur les orgues de la cathédrale Saint-Pierre de Genève lors de La Bâtie 2004 s'en souviennent encore...

Il faut dire que la mystique musicale de Charlemagne Palestine se nourrit aux filons d'un syncrétisme très large: membre, enfant, de la chorale d'une synagogue de Brooklyn (un état civil alternatif lui donne du Chaim Moshe Tzadik Palestine), il se fait engager adolescent comme carillonneur de l'église Saint-Thomas, à deux pas du MoMA, dans lequel il file se frotter aux tons de Rothko et de l'avant-garde américaine. Au tournant des années 1960, il se lie au compositeur Morton Subotnick, qui lui donne accès à l'Intermedia Center de l'Université de New York et aux synthétiseurs sur lesquels Palestine fait ses premières armes de faiseur de drones (les preuves en seront publiées des décennies plus tard par le label Alga Marghen) avant de se tourner vers des sonorités plus acoustiques, piano ou orgue.

Dans les années 1970, Palestine entreprend, comme beaucoup de minimalistes, le voyage de Delhi pour y suivre l'enseignement de Pandit Pran Nath, maître de ce chant d'Inde du Nord qu'on nomme le dhrupad. Il traverse également l'Indonésie, et en rapporte son goût pour les kreteks - ces cigarettes de clou de girofle qui crépitent quand on les fume - et la science du gamelan des percussionnistes des îles de la Sonde.

De ce pot-pourri de croyances et d'influences, Palestine essaie d'extraire une obsession enfouie de longue date chez lui: le «son d'or». On ne s'astreindra pas ici à chercher le fantôme de Pythagore sous les peluches de Charlemagne: notons simplement que, pour lui, sa musique doit s'entendre comme «un champ baigné de couleur, un temple de la couleur, un sanctuaire de la couleur, un son sans fin». Vérification ce soir.

LUFF, Casino de Montbenon, allée Ernest-Ansermet 3, Lausanne. Ce soir, dès 21h. Rens. sur http://www.luff.ch

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