Toute l’œuvre de Bernard-Marie Koltès (1948-1989) est une cavale. Toutes les pièces de cet écrivain français mort du sida sont la fable d’un désir – désir de l’autre, de sa caresse, de son silence, de son excès. Il a 29 ans en 1977, il se rappelle son enfance à Metz, son père, militaire de carrière souvent absent, sa mère aimée, ses études chez les jésuites, sa passion pour l’actrice Maria Casarès, d’où est né son intérêt pour le théâtre. Il ne peut pas savoir, à ce moment-là, qu’il va marquer des générations de spectateurs, que Patrice Chéreau montera presque tous ses textes, qu’il sera l’ami de Michel Piccoli et de Jacqueline Maillan.

La seule chose qu’il sait, c’est qu’il ne travaillera pas. Ou, du moins, pas comme vous ou moi. Pas d’horaire, pas de supérieur. Il veut écrire, c’est tout, et jouer à l’orgue Jean-Sébastien Bach; et s’oublier en Afrique, pourquoi pas. Il a 29 ans, donc, et écrit un poème fugue: La Nuit juste avant les forêts. C’est ce soliloque qu’Olivier Yglesias joue à la Comédie de Genève, poussé dans ses retranchements par le metteur en scène Lorenzo Malaguerra. Beau travail.

Pour jouer La Nuit juste avant les forêts, il faut être cow-boy, c’est-à-dire aimer sa monture, supporter qu’elle se cabre, qu’elle essaie de vous désarçonner. Olivier Yglesias est ce cow-boy, seul en scène, cerné par des faisceaux de lumière, rivé à sa chaise comme le cavalier à sa selle. Lorenzo Malaguerra a voulu qu’il en soit ainsi, que l’acteur soit captif de son siège, comme pour magnifier le mouvement de la parole, son aventure.

C’est que La Nuit juste avant les forêts, c’est d’abord l’aventure d’une phrase, soixante-trois pages sans point, soit un flux à embranchements multiples, où défilent bars à courtisanes, chambres à extases, pont des soupirs, WC où laver son zizi – c’est ainsi que parle Koltès. Olivier Yglesias attaque cette Nuit comme le cow-boy le mustang du rodéo. Il lui imprime une cadence herculéenne, comme s’il fallait épuiser l’animal avant qu’il ait raison de vous. La fiction jaillit ainsi: «Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé […]» Pendant un peu plus d’une heure, il n’arrêtera pas de traquer ce passant, frère d’arme et de sang, «camarade», comme il dit, pour une nuit ou pour la vie, espérance faite ombre si on veut. Cette parole est une prière, un appel, un toit où s’établir hors la loi. Olivier Yglesias la débride – ce qui suppose en amont une maîtrise de la bride – il en lâche le feu, sans presque jamais la réduire à l’anecdote. Ce moment, par exemple, où dans sa bouche passent l’histoire d’une pute humiliée et son «au secours» de canari étranglé. Puis cette envie de cogner qu’il raconte, et c’est alors tout son corps qui s’insurge, toujours assis pourtant.

Dans La Nuit juste avant les forêts, il y a l’œuvre à venir. L’obsession du corps étranger, celle qui marque Combat de nègre et de chiens. La demande d’amour, celle qui sous-tend Dans la Solitude des champs de coton, demande d’amour d’autant plus impérieuse qu’elle se nourrit d’elle-même, comme une nappe souterraine. La blessure – et l’orgueil qui va avec – d’être l’exilé de service, le «Black», le pédé ou l’Arabe. Cette Nuit est portée par le grand air de la bordure.

A présent, Olivier Yglesias dévale la dernière pente du texte: «[…] j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé, mama mama mama, ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade […]» Bernard-Marie Koltès était amateur de films de kung-fu. Il en admirait la pureté, la sueur coulant en légende, la candeur bombée de ses héros. Sa Nuit est une forme de kung-fu poétique. Les coups fusent. On en redemande.

La Nuit juste avant les forêts, Comédie de Genève, jusqu’au 9 décembre, loc. 022 320 50 01; 1h15.

L’acteur doit êtrecow-boy, c’est-à-dire aimer sa monture, supporter qu’elle essaiede le désarçonner