Chronique

Des cheveux de Michelle Obama

Depuis l'Europe, on perçoit mal combien les Etats-Unis restent une société raciale

C’était il y a quelques jours: une photo de Michelle Obama a fait parler d’elle parce que l’ex-première dame américaine y apparaissait avec ses cheveux frisés, au «naturel», et non pas lissés par des brushings. Pour un œil européen, rien ne distingue cette photo de Michelle Obama des autres. Pour les Afro-Américains, ce même cliché recèle la force d’une bombe: ne pas se lisser les cheveux est un acte politique, une affirmation identitaire, un refus des codes blancs.

Cette histoire raconte beaucoup sur une double réalité: combien les Etats-Unis demeurent une société raciale; et combien les réseaux sociaux augmentent encore la circulation de tout ce qui vient des Etats-Unis, idées, façons de voir, de penser, de manger, de vivre. Or il peut être utile de se rappeler que ce flux provient d’une société qui se vit et se regarde selon un code couleur omniprésent, noir ou blanc.

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Gauthier Ambrus, notre chroniqueur, relate une affaire toute récente. A Manhattan le mois dernier, le Musée Whitney a reçu une pétition signée par des artistes afro-américains. But de la missive: faire décrocher et même détruire la toile de l’artiste (blanche) Dana Schutz, coupable d’avoir représenté les restes d’Emmett Till, 14 ans, torturé et assassiné par deux Blancs dans le Mississippi des années 1950. Seuls des artistes afro-américains peuvent se faire les porte-parole d’une douleur toujours à vif, ont revendiqué les signataires. Pour comprendre la virulence de cette colère, Gauthier Ambrus se tourne vers Frantz Fanon et Les Damnés de la terre.

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Après le passage de l’ouragan Katrina, l’acteur afro-américain Wendell Pierce est venu retrouver ses parents dans leur quartier en ruine. Il a donné une représentation mémorable d’En attendant Godot de Beckett au milieu du chaos. Il a eu envie de rendre hommage à ces hommes et ces femmes qui l’avaient vu grandir, qui l’avaient fait. Se sachant bon conteur mais pas écrivain, il a demandé à un journaliste, Rod Dreher, d’être son porte-mine. Le Vent dans les roseaux (Editions du sous-sol) raconte plusieurs générations qui ont su se construire malgré la violence raciale.

Il se trouve que Rod Dreher est Blanc. Né en Louisiane aussi. Dans un article paru dans The American Conservative, il raconte sa surprise quand il a reçu la demande de Wendell Pierce: qu’est-ce que lui, le Blanc républicain bon teint, pourrait avoir à dire à quelqu’un d’aussi éloigné de lui? Il a accepté malgré tout de déjeuner avec l’acteur. Et là, stupeur: le Noir n’était pas un alien mais un proche qui partageait son amour pour la Louisiane, pour son pays. Un Américain aussi, en somme. Une révolution intérieure. Sa vie en a été changée. On veut bien le croire.

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