L'artiste

Chez Christian Lutz, photographe libre

Ses œuvres capturent la réalité du monde telle qu’elle s’offre. Entre son atelier au Théâtre Saint-Gervais et son appartement à Châtelaine, le photographe genevois se raconte en deux temps et revendique une liberté de penser et d’habiter comme bon lui semble

Il est 11 heures lorsque Christian Lutz nous accueille dans son atelier, quelques étages au-dessus du Théâtre Saint-Gervais, à Genève. Il monte les stores, qui jusqu’à présent ombraient encore tout l’espace, dont un canapé, sur lequel il passe de temps à autre ses nuits. Chez lui, l’art de la photographie trouve ainsi refuge dans les arts vivants car «le problème avec les arts visuels comme la photographie, c’est qu’ils sont assez réducteurs, explique-t-il. On voit une photo, et l’instant d’après, on fait déjà quelque chose d’autre. Dans les arts vivants tels que le théâtre ou la danse, on vous invite à véritablement vivre un moment. C’est une atmosphère très forte, une ambiance plus longue que j’apprécie.» Ici, le Genevois entend les acteurs échanger, parfois danser. Tout cela participe à la profondeur des clichés qu’il réalise, à ce jour exposés dans plus de trente villes dans le monde.

Christian Lutz privilégie toutefois ses moments de solitude. Tous les matins, il se réveille aux alentours de 5 heures. Les rues habituellement foisonnantes, du centre-ville au jet d’eau, se font silencieuses. Les routes d’habitude inondées d’automobilistes se muent en sites quasiment déserts. Comme une scène à l’intérieur de laquelle la nature serait la principale actrice, il aime à contempler la paisible naissance du jour. «On est au calme, en confrontation avec soi-même», révèle le photographe, le regard saisi par l’assourdissante rue sur laquelle donne son atelier. «On n’est pas encore dérangé par les bruits de cour. Pas même un appel téléphonique.» L’heure idéale pour être inspiré.

Parfois, l’inspiration vient seule. D’autres fois, elle trouve son essence dans le son. En ce moment, sur sa table, Data Mirage Tangram, le dernier opus des Young Gods, des rockers helvétiques incontournables pour lui. «Ce qui me frappe chez eux, c’est leur liberté. Ils ont fait des choix de vie afin d’être en accord avec ce qu’ils produisent. Ils sont habités. Je pourrais citer Baschung ou encore Brel, qui l’étaient également, de façon encore plus frappante. Ce sont des figures inspirantes, loin des faux-semblants.»

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Capteur de la société

Etre en phase avec ce qu’il pense et ce qui l’a construit, c’est toute l’intention du photographe. Celui-ci s’évertue depuis plus de vingt ans à démystifier sa vision du monde sans jamais pour autant en ruiner les espérances. Certaines contrées l’ont même finalement séduit, même s’il n’a que très rarement projeté de vivre ailleurs qu’à Genève, là où il est né. «J’ai toujours tenu à y émettre mes images. Je suis avant tout un acteur culturel. J’ai une responsabilité à tenir et comme tout citoyen, je me dois de participer à la vivacité de cette ville», affirme-t-il avant de réaliser que la seule raison qui le pousserait à quitter le canton serait un basculement du système politique vers l’extrême droite.

La politique serait-elle le cheval de bataille de Christian Lutz? Les thématiques gouvernementales et les dérèglements sociaux qui en découlent ont longtemps guidé son travail. La trilogie que forment Protokoll (2007), Tropical Gift (2010) et In Jesus’ Name (2012) porte un regard sur différents pouvoirs tant économiques, politiques que religieux. Elle aura, de surcroît, renforcé sa réputation d’homme engagé, alliant avec habileté prise de vue et prise de position. Toutefois, le photographe préfère nuancer: «Je ne pense pas porter une voix politique. Je fais face à mon destin comme tout le monde et réagis à des malaises sociétaux.» La preuve avec The Pearl River (2019), qui se penche sur le consumérisme chinois. Les épreuves tests du projet trustent les murs de l’atelier. Plus loin encore, un dessin acheté à une jeune artiste s’ancre à son tour dans le thème. Deux colombes chargées de dynamite y sont affichées comme une métaphore aiguisée des conflits sociaux et des problèmes de liberté.

Sans surprise, l’atelier foisonne de matériel de photographie. Entre les lumières, les tirages et les appareils photos, il faut bien chercher pour saisir un point d’attache en lien avec sa vie. Un objet attire alors l’attention: c’est une photo de son père, enfant. «Il est le protagoniste d’un projet un cours, explique Christian Lutz. J’ai dû regarder beaucoup d’albums de famille afin de mieux capturer ses postures, ses attitudes, ses regards, et toutes ces choses qui restent ou s’accentuent avec le temps. Je me souviens que mon père m’avait offert un livre de photographies en me disant: «Je ne sais même pas pourquoi je te l’offre, tu en as déjà tellement.»

Beauté humaine

Christian Lutz possède en effet une importante bibliothèque. La plupart des livres qui la remplissent ne lui plaisent pas forcément. Ceux-ci constituent plutôt des références à connaître, des reliures ou des choix de papier à utiliser. Pour la consulter, il faut se diriger vers le second lieu où il lui arrive de séjourner, aux Libellules. La barre d’immeubles si typique du quartier de Châtelaine a été construite au début des années 1970. Le bâtiment a souvent été décrit comme un creuset de précarité. Rénové et réhabilité il y a trois ans, il a redonné un nouvel élan à ses habitants venus de tous horizons. «Il y a une mixité sociale qui offre une beauté humaine très inspirante», observe le photographe en ouvrant la porte de son appartement. Mis à part un tirage encadré accroché au mur, l’espace est presque nu. «C’est une œuvre de Hugues de Würstemberger que l’on m’a offerte à mon anniversaire. Il a fait un long travail sur ses enfants, de la naissance jusqu’à la préadolescence. C’est très profond. Dans une période de panique morale, où l’on n’ose plus regarder les corps, Hugues nous autorise à regarder sa progéniture avec sensualité.»

Ce besoin irrépressible de préserver sa liberté de pensée se retrouve également sur une plaque d’immatriculation texane accrochée au-dessus d’un poste de télévision. Le photographe l’a ramassée sur la route, lors de son voyage aux Etats-Unis pour son projet Outwest (2008). «J’adore l’Ouest américain et ses grandes étendues», s’exclame celui pour qui cet objet symbolise la route, une perspective infinie et donc une certaine manière de s’affranchir des diktats.

Libre de penser, de vivre et, surtout, d’habiter. A Châtelaine, il y a un canapé, une télé, une chaîne hi-fi et une petite collection de disques de musique rétro. «Je ne suis pas sensible à la décoration. Quand je viens ici, je n’allume parfois même pas la lumière», continue Christian Lutz. Attaché aux Libellules, le photographe espère y trouver un logement plus grand, qui cumulerait espace de vie et de travail, seul moyen pour lui de retranscrire en image la réalité des choses qui l’entourent. «There’s no better place than home», conclut-il, le sourire en coin.


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