Patrizia Lombardo a déjà publié des écrits sur les bandes originales des films de Martin Scorsese et de Jim Jarmusch. Elle présentera jeudi dans le cadre des ateliers du Montreux Jazz Festival une conférence sur la relation entre le réalisateur américain David Lynch et la musique.

Le Temps: Pourquoi David Lynch est-il un cas intéressant dans sa construction de la bande-son?

Patrizia Lombardo: Je construis une opposition entre les films qui utilisent la musique comme ornement et ceux qui pensent de façon indissociable la bande-son et la bande-image. Comme Alfred Hitchcock avec son compositeur Bernard Herrmann, Lynch crée un couple infernal avec Angelo Badalamenti. Ce dernier lui fournit des variantes exaltées des musiques qui ont touché Lynch; elles vont du jazz cool à la musique techno, en passant par le rock’n’roll. Badalamenti hallucine ce que Lynch a dans la tête au niveau du son. Ses bandes originales suivent la destruction de l’ordre narratif. Elles répondent à un monde intérieur qui se déchire.

– La musique semble chez lui traitée comme un personnage à part…

– Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, la scène qui ouvre Lost Highway: un long plan de 3 min 30 sur la route, dans la nuit, avec cette seule ligne jaune qui se détache et la chanson de David Bowie, à la fois déchaînée et désespérée. La musique, chez Lynch, est destinée à couper le souffle. Il affirme que la seule chose que le metteur en scène doive faire, c’est de capter cette perte de souffle que la musique engendre. La musique est donc le personnage principal. Dans Mulholland Drive, il y a un club étrange où le personnage principal, un saxophoniste, joue. Cette musique devient l’image même de la folie. Pour le réalisateur, le public doit être au final enveloppé par l’image comme il est enveloppé par la musique.

– Sait-on par quelles bandes originales David Lynch a-t-il été inspiré?

– Il parle très peu des autres réalisateurs. Mais il a mentionné la collaboration entre Federico Fellini et Nino Rota, notamment dans Juliette des esprits. Il y a d’ailleurs une reprise de la musique de Rota et un type de personnage très fellinien dans Mulholland Drive. Lynch vient de la peinture, il a fait une école d’art à Philadelphie. Il mentionne souvent son amour pour Edward Hopper et Francis Bacon, le premier pour la fixité des lieux suburbains, l’autre pour l’écartèlement entre le corps et l’esprit. Plutôt que d’enfler les émotions, comme le cinéma hollywoodien en a l’habitude, la musique chez Lynch permet d’explorer les textures. Il est d’abord un cinéaste de la matière.

David Lynch, Music Magic. Conférence de Patrizia Lombardo. Jeudi 11 juillet, 17h. Petit Palais, Montreux. www.montreuxjazz.com