Parler à Mathias Malzieu, c’est vite comprendre qu’on ne va pas en placer une, le Valentinois ayant trop à raconter pour s’interrompre lors de nos tentatives de questions. Débit de mitraillette, timbre chaleureux et tutoiement obligé, le rocker-auteur-cinéaste français défendait en ces jours d’avant-confinement un planning écrasant. Alors qu’est réédité son récit Une Sirène à Paris, il en a signé une adaptation pour le grand écran, qui aurait dû sortir en Suisse le 22 avril. Et il y a surtout Surprisier, neuvième album pop paru sous bannière Dionysos. L’émerveillement y domine, un certain anarchisme aussi, et malgré la jubilation, une tristesse inconsolée rôde dans cette drôle de comédie trompe-la-mort.

«Quarante ans, pour moi, liste d’une traite Mathias, ça a été une séparation avec une femme à qui je tenais, le décès de ma mère, la sortie de mon premier film, Jack et la mécanique du cœur [tiré de son roman éponyme paru, ndlr] et un dysfonctionnement de la moelle osseuse qui a bien failli m’emporter.» De cette trajectoire noire, Malzieu a alors tiré un nouveau livre, un film et maintenant un disque articulé autour d’une question: «Comment on recommence?» Ou plus justement: «Comment peut-on revenir parmi les vivants quand on est soi-même un survivant?»

Ecologie émotionnelle

Dans son cas, une fois arraché au lit d’hôpital sur lequel il composa Vampire en pyjama (2016), on sillonne l’Islande en skate-board, on réalise un documentaire dans le cercle polaire pour la télé et, d’une cabane de forêt à une conférence donnée en Chine, ou lors d’un aller-retour Paris-Düsseldorf à vélo, on termine le premier jet d’Une Sirène à Paris, itinéraire d’un garçon au cœur brisé qui réapprend à aimer après avoir recueilli une jolie créature sauvée dans la Seine. C’est poétique, joliment bizarre, empreint de cette magie enfantine devenue depuis au moins Western sous la neige (2002) la patte artistique identifiable entre toutes de Mathias.

Sur le livre «Une Sirène à Paris»: Mathias Malzieu imagine un cœur brisé qui palpite encore

C’est aussi un cri de vie porté par un homme qui crut durant ses pires heures ne plus pouvoir remonter sur scène un jour. «Ce disque a été fait avec beaucoup de joie, confirme-t-il. J’ai dû me bagarrer avec l’émerveillement afin de ne pas tomber dans le cynisme si généralisé ces temps à Paris, à mon avis. Avec Dionysos, j’ai voulu créer quelque chose d’amusant à partager, disant: ces chansons formeront peut-être un tout petit jardin, mais elles pourront contribuer un peu au changement du monde. Je crois à une sorte d’écologie émotionnelle où l’on se donne la possibilité de la surprise. La légèreté n’est pas incompatible avec la profondeur, tu sais. Alors que vive la poésie et la pop music!»

Faire les idiots sérieusement

A ceux qui ne sont pas coutumiers des fantaisies de Dionysos, Surprisier offrira un juste résumé. Bien sûr, les déflagrations rock qui avaient assis le prestige du gang drômois il y a vingt ans sont ici estompées – le nerveux All The Pretty Waves excepté. C’est qu’on est quadragénaire, désormais. Et dans le registre raffut adulescent, on a déjà bien donné (John McEnroe, 2002). Aussi, à quoi bon y aller d’un autre tohu-bohu-grunge-rigolo, manière Song for Jedi (2002)? Seulement, comme on tire son nom du dieu des excès, comme on existe «pour être à la vie», après déjà vingt-sept ans de fou rire, pas question «de faire autre chose que les idiots, mais de le faire le plus sérieusement possible. Ce groupe, c’est ma famille, mes frères et sœur, défend Malzieu. Je me vois comme un capitaine qui aime son équipage. J’arrive avec mes chansons et on regarde tous ensemble ce qu’on peut en faire. La boussole est fixée sur la joie créative. Tant que l’on ressent ça, je sais que Dionysos est en forme.» Et à ce que leur neuvième album démontre, la bande en a encore sous le pied.

Surprisier: on y entre comme dans un cinéma de quartier, passant devant des stands de pop-corn, puis s’installant en salle regarder un film monté un soir de bringue. De cohérence narrative? Il n’y en a pas. Mais qu’importe, comme l’allégresse s’invite dès Paris brille-t-il? et ses airs hip-hop western. Une Sirène à Paris traîne ensuite ses tongs à Hawaï plutôt que dans les eaux franciliennes et le swing hilare de Flower Burger convoque les sueurs d’anciens cabarets montmartrois.

Extravagances rieuses

«Faudrait ralentir/A en accélérer», y chante Mathias. On adhère, même si l’on s’épuise un peu, tout compte fait, face à ce disque fort en sucre. Et alors que les plus jeunes fans trouveront très probablement leur compte dans ces extravagances rieuses (Les Filles barbelées), on invitera les plus vieux à savourer les comptines folks apaisées conçues par Malzieu: Le Chêne ou Forever Forêt. «Les endroits où je me sens le mieux, c’est sur une planche de surf ou en pleine nature, explique-t-il. Je suis heureux de tout ce qui se passe pour moi et le groupe. Mais si je pouvais, je prendrais mes idées et j’irais m’enfermer quinze jours dans une cabane en forêt, avec mon ordinateur et un ukulélé…»


Dionysos, «Surprisier» (Columbia/Sony, 2020).