Cinéma

Chez Hirokazu Kore-eda, chacun cherche sa famille

Le Japonais creuse le sillon d’un cinéma explorant les liens du sang, la mort, l’enfance et la résilience. «Une affaire de famille» lui a valu une Palme d'or

Probablement parce qu’il a valu à son auteur la Palme d'or du dernier Festival de Cannes, Une affaire de famille est considéré çà et là comme le meilleur film d’Hirokazu Kore-eda. Or ce n’est pas le cas. Même si le nouveau long métrage du délicat cinéaste japonais – qu’on a souvent présenté comme l’héritier de Yasujirô Ozu – est admirable, certaines de ses réalisations précédentes le sont plus encore, notamment par l’émotion immédiate qu’elles procurent, mais sans jamais céder à une quelconque facilité. Il aurait par exemple très bien pu remporter le convoité trophée il y a cinq ans pour Tel père, tel fils, magnifique exploration de la filiation et des liens du sang, un des sept films qu’il a présentés en sélection officielle à Cannes. C’est d’ailleurs ce même thème qu’il aborde avec Une affaire de famille.

Kore-eda est un miniaturiste. Il est toujours sidérant de voir le soin qu’il apporte à la mise en place de son récit, à la présentation de ses personnages. Tout commence ici avec Osamu et son fils Shota, qui ont développé une efficace petite entreprise de vol à l’étalage pour se procurer les biens de première nécessité que leur famille n’arrive pas à s’offrir. Leurs sacs remplis, les voici qui rentrent dans la minuscule maison qu’ils occupent avec l’épouse d’Osamu, sa jeune sœur et la vraie propriétaire des lieux, une grand-mère heureuse de partager sa maigre pension avec une famille qui semble certes brinquebalante, mais lui évite une fin de vie solitaire. En chemin, Osamu et Shota aperçoivent une fillette que ses parents ont enfermée dehors, au froid. Ils ont du cœur et se disent qu’une bouche de plus à nourrir, d’autant que la petite Juri semble victime de violences domestiques, ce n’est finalement pas grand-chose.

Au service du récit

De la précision miniaturiste du cinéma de Kore-eda découle une mise en scène extrêmement simple, sans grands mouvements de caméra ou morceaux de bravoure. Mais la manière dont le Japonais construit et enchaîne ses plans n’en est pas moins extrêmement élaborée. Car tout est chez lui pensé pour être au service du récit et des personnages, chaque détail, geste ou bribe de dialogue étant révélateur d’une émotion, d’un non-dit ou d’une péripétie à venir. Et si l’effet sur le spectateur n’est pas aussi immédiat que dans Tel père, tel fils, ou aussi bouleversant que dans Nobody Knows (2004), sur quatre jeunes enfants abandonnés par leur mère, la mélancolie que distille Une affaire de famille n’en est pas moins prégnante. Surtout dans la seconde partie du film, où l’histoire bascule totalement pour non seulement interroger la notion même de famille, mais aussi cartographier une société japonaise qui a ses exclus, où derrière la réussite économique se cachent des histoires de misère sociale et de solitude.

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L’enfance, la mort, le deuil, la famille, la résilience: dans le fond, Kore-eda ne parle, film après film, que de cela. Si cette treizième réalisation pourrait former avec Nobody Knows et Tel père, tel fils une indéniable trilogie, elle a ainsi des liens tout aussi étroits avec le reste de sa filmographie, d’After Life (1998) à Après la tempête (2016) en passant par Still Walking (2008), I Wish (2011) ou Notre petite sœur (2015). Il ne s’agit pas là de son meilleur film, on l’a dit, mais voir un cinéaste aussi important atteindre peut-être un public nouveau à la faveur de cette Palme d'or est réjouissant.


Une affaire de famille, d’Hirokazu Kore-eda (Japon, 2018), avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka, Kirin Kiki, 2h01.

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