Paysages suisses dans la littérature mondiale (6)

Chez Maupassant, au col de la Gemmi

Dans «L’Auberge», le passage entre l’Oberland bernois et le Valais sert de cadre à une terrifiante nouvelle

«Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Alpes, au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les sommets blancs des montagnes, l’auberge de Schwarenbach sert de refuge aux voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.» Voilà la première phrase de L’Auberge, une des nouvelles de Guy de Maupassant. ­Entre les flancs verdoyants et fleuris de la montagne, où les randonneurs armés de leurs bâtons déambulent, en ce matin d’août 2011, et le gouffre de glace dans lequel l’écrivain a placé son drame de la solitude et de la folie, il semble y avoir un monde.

Pourtant, à peine sorti de la télécabine qui l’a hissé en quelques minutes à 2300 m, au-dessus de Loèche-les-Bains, le promeneur se sent happé par ce paysage grandiose et austère. Dès le départ on aperçoit le Daubensee, qu’il va falloir longer sur environ 2 kilomètres. Il étend au cœur du col sa surface vert métallisé. Est-ce dû au soleil timide de cet été maussade?

Au vent, au crachin, même, qui nous accueille? On l’imagine sans peine gelé parmi les neiges. Le lac dépassé, le chemin tout confort balisé de bancs et de poubelles s’accidente quelque peu pour descendre vers l’auberge, le Berghotel Schwarenbach (www.schwarenbach.ch). Il faut une bonne heure de marche pour y arriver.

Voici donc le lieu du drame, cerné aujourd’hui de pylônes à haute tension. L’Auberge raconte la lamentable histoire du jeune Ulrich Kunsi, venu passer son premier hiver dans la montagne. Tandis que les propriétaires, les Hauser, redescendent à Loèche à dos de mulet la première neige venue, Ulrich reste avec le vieux guide, Gaspard, pour garder la maison. Ils doivent y passer de longs mois, seuls avec leur chien.

Un soir, Gaspard ne revient pas. Il s’était lancé comme à son habitude sur les pentes gelées du Wildstrubel, en quête de gibier. Ulrich va partir à sa recherche dans la nuit même. «Il lui sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un être immobile et glacé.» Mais la quête du camarade disparu sera vaine. Le jeune gardien en deviendra fou.

Cette nouvelle a pour point de départ un voyage de son auteur en Suisse, en 1877. A l’époque, Maupassant n’a que 27 ans. Il est encore commis au Ministère de la défense. Gustave Flaubert a déjà pris sous son aile ce talent en devenir, qui n’a encore rien publié. Son premier livre, Histoire du vieux temps, ne paraîtra que deux ans plus tard. Boule de Suif, dans le recueil des Soirées de Médan (1880), ouvrira la décennie prodigieuse du grand écrivain.

En 1877, Maupassant est en revanche déjà atteint de la syphilis, et la maladie est sans doute à l’origine de ce passage dans les Alpes. C’est en venant de Thoune que l’auteur aura passé par Schwarenbach, y dormant peut-être une nuit, alors qu’il se rendait à Loèche pour un séjour thermal. Une première description de cet itinéraire va paraître en juillet 1883 dans Le Gaulois, un des journaux pour lesquels il écrit. Intitulé Aux eaux, ce texte est le récit de voyage d’un fictif marquis de Roseveyre, que seule une charmante compagnie console de devoir aller passer un mois à Loèche, «qu’on dit la plus triste, la plus morte, la plus ennuyeuse des villes d’eaux».

La nouvelle L’Auberge elle-même paraîtra dans Les Lettres et les Arts en 1886. Elle sera reprise l’année suivante dans le recueil auquel Le Horla donne son titre et a toujours été associée depuis aux écrits «fantastiques» de l’écrivain. La crainte de la mort, la solitude recherchée et redoutée à la fois, les angoisses d’un homme que l’histoire familiale et la maladie mèneront à la folie: L’Auberge donne une version hallucinée de thèmes très présents dans l’œuvre de l’écrivain, jusque dans des contes parisiens et normands, plus souriants.

Aujourd’hui, l’hôtellerie de bois évoquée par Maupassant a cédé la place à une alignée de constructions en dur, couleur granit et d’un style plutôt militaire. Le drapeau suisse flotte devant les tables réservées aux pique-niqueurs. La pluie s’étant mise de la partie, un groupe de scouts se réfugie dans le sous-sol du bâtiment. Dans le restaurant, on sert de savoureux macaronis de chalet, accompagnés d’une salade croquante.

C’est Peter Stoller et les siens qui l’exploitent. La maison est dans la famille depuis 1960. «Mes parents l’ont tenue pendant trente-deux ans et j’en suis à ma 19e année», explique l’hôtelier. Les Stoller sont de Kandersteg (BE), même si Schwarenbach est encore sur la commune de Loèche-les-Bains. Les gens de l’Oberland et du Haut-Valais sont des montagnards faits pour s’entendre. La famille exploite l’hôtel neuf mois par an. En haute saison, hiver comme été, il y a du travail pour huit à dix employés. Avec ses huit chambres et ses dix dortoirs, le Berghotel peut loger une bonne centaine de personnes. Il propose «le maximum de confort pour la montagne, sans le luxe». «Il y a du boulot, mais c’est une bonne affaire, certifie Peter Stoller. Notre seul concurrent, c’est le temps.» Mais grâce au téléphérique, il n’est pratiquement pas un seul jour sans passage.

Peter Stoller apprécie sa clientèle. Elle a fait un bon bout de chemin à pied, elle est donc très différente de celle qui sort directement d’un téléphérique, assure le patron. Lui peut utiliser la Subaru en été et la motoluge en hiver.

La chronique fait remonter à 1742 la construction de l’auberge de Schwarenbach. C’était un poste de douane, à l’époque où le Valais ne faisait pas encore partie de la Confédération. Trait d’union entre l’Oberland bernois et la vallée du Rhône, le col a été, depuis l’époque romaine et des siècles avant l’ouverture de la ­ligne du Lötschberg, une voie de communication et de commerce. «La nouvelle de Maupassant est réaliste», assure Peter Stoller. Il y avait bien ici des valets d’hiver. Ils veillaient au grain, réparaient les dégâts naturels, même si le lieu a toujours été épargné par les avalanches. Quant à savoir si les cheveux blancs et la folie peuvent provenir d’une nuit d’épouvante, c’est une autre histoire…

Schwarenbach se targue d’être une des plus anciennes auberges de montagne de Suisse. Le petit kiosque vend la nouvelle de Maupassant, spécialement éditée par l’Office du tourisme de Loèche. D’autres célébrités ont passé par là: Dumas, Twain, Picasso. Si vous y allez, faites comme le guide Ulrich Kunsi, qui plongeait son regard et ses pensées dans le gouffre, essayant de reconnaître la maison de sa belle dans le village, tout petit en dessous. Le berger se jetait pour ce faire à plat ventre dans l’herbe. Vous vous aventurerez plutôt pour le frisson sur la plate-forme métallique jetée sur l’abîme à laquelle on accède depuis le restaurant des Gemmibahnen.

N’hésitez pas à redescendre à pied à Loèche-les-Bains, à travers le sentier vertigineux et spectaculaire creusé dans une falaise qu’on dirait infranchissable. Monter par là, c’est possible aussi, mais il serait malvenu de le recommander à quiconque avant de l’avoir soi-même expérimenté.

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