Art contemporain

Chez les Syz, on collectionne à trois

Eric et Suzanne Syz collectionnent l’art contemporain depuis les années 1980. Et présentent une partie de leurs œuvres dans le nouveau bâtiment genevois de leur banque privée. Visite

Dans le hall d’entrée, on pense d’abord s’être trompé d’adresse. On devait arriver dans les locaux d’une banque privée. Une sculpture en guise de bureau d’accueil, des suspensions multicolores et des œuvres absolument partout: en débarquant dans les nouveaux locaux de la Banque SYZ on a surtout l’impression de pousser la porte d’une galerie d’art. D’autant qu’en levant la tête, le visiteur constate que l’accrochage se poursuit à chacun des six étages de cet établissement, fraîchement rénové, du quai des Bergues à Genève.

Curateur de la collection Syz depuis dix ans, Nicolas Trembley démarre la visite. Ouvert à la fin de l’année dernière, le lieu n’est pas public. Il n’est donc ni un musée ni un centre d’art. Les pièces exposées sont réservées au regard des employés et des clients de la banque. «Seul le hall est ouvert à tout le monde, explique Nicolas Trembley en dépliant un plan de l’accrochage, disponible à la réception. Il n’est pas impossible qu’à l’avenir nous organisions dans cet espace des expositions monographiques.»

Amis des artistes

Dans ce «nous», il faut comprendre que le Genevois travaille avec Suzanne et Eric Syz. Elle est artiste- designer-bijoutière, lui banquier privé, cofondateur, en 1996, de la Banque SYZ. Ensemble, ils ont constitué depuis les années 1980 cette fabuleuse collection d’art contemporain dont une partie est accrochée ici. Particularité de l’ensemble? «Chaque décennie est le reflet de l’art de son époque», décrit Nicolas Trembley.

Manière de dire que les œuvres des stars de la collection ont souvent été achetées lorsque leurs auteurs démarraient leur carrière. «On voyait les artistes tout le temps. Pour ainsi dire, nous vivions avec eux et nous les comprenions», explique Suzanne Syz. Les peintures de Jean-Michel Basquiat, par exemple. Le couple fréquentait le peintre à New York dès 1981. Ses toiles se vendaient alors quelques milliers de dollars. Elles en valent aujourd’hui jusqu’à cent fois plus. Un prix désormais hors d’atteinte pour les collectionneurs.

Notre idée a toujours été d’acheter de jeunes artistes parce que leurs œuvres sont les miroirs de notre temps et qu’elles nous projettent en avant

Eric Syz

Même chose pour Andy Warhol, dont ils possèdent un triptyque qui représente Suzanne Syz posant avec son fils alors âgé de un an. «Notre idée a toujours été d’acheter des jeunes artistes parce que leurs œuvres sont les miroirs de notre temps et qu’elles nous projettent en avant, reprend Eric Syz. Cela dit, nos goûts ont longtemps été très éclectiques. Mais nous avons petit à petit levé le pied sur le mobilier design et les dessins de maîtres italiens des XVe et XVIe siècles. Nous nous sommes surtout concentrés sur l’art contemporain. Car collectionner, c’est avant tout faire des choix.»

Une passion qui réclame de l’argent, mais aussi beaucoup de disponibilité pour s’informer sur les artistes et courir les foires. «Ce que ni Suzanne ni moi n’avions plus. Nous passions beaucoup par des galeristes qui nous vendaient un peu ce qu’ils voulaient. Il y a dix ans, nous avons décidé d’engager quelqu’un pour nous aider à faire en sorte que la collection passe au stade supérieur.»

J’aime les œuvres extravagantes et qui m’amusent. Eric est plus réfléchi, davantage cérébral dans ses choix

Suzanne Syz

Le troisième «homme»

C’est là que Nicolas Trembley entre en scène. Du Centre Georges Pompidou au Centre culturel suisse de Paris, l’historien de l’art genevois a surtout travaillé dans les institutions publiques. «Je ne connaissais rien au marché de l’art. Je n’avais aucune idée de combien pouvait coûter une œuvre. Dans les musées et les centres d’art, c’est une question qui ne se pose pas. C’est la qualité qui compte, pas le prix.» Aujourd’hui, Nicolas Trembley tient le rôle du «troisième homme» de la collection Syz. «On fonctionne merveilleusement bien ensemble, explique Suzanne Syz. Moi je suis rapide, je fonctionne à l’instinct. J’aime les œuvres extravagantes et qui m’amusent. Eric est plus réfléchi, davantage cérébral dans ses choix. Et Nicolas se charge de nous cadrer.»

Car c’est à lui que revient le soin d’assurer l’harmonie de la collection, de recommander les œuvres à acheter, des ensembles à compléter et des nouvelles signatures à surveiller. C’est aussi lui qui s’est chargé de l’accrochage des œuvres dans la banque. «Il y en a 300 sur les 1000 que compte la collection. J’ai voulu proposer un parcours qui soit attrayant aussi bien pour l’amateur éclairé que pour celui qui n’y connaît rien, en ayant toujours en tête que des gens allaient vivre avec ces œuvres une bonne partie de la journée.» Et que pensent les employés de travailler dans cet environnement de musée? «Lorsque nous sommes arrivés, ils ont trouvé l’installation géniale. C’était le plus beau compliment qu’ils pouvaient nous faire», reprend Suzanne Syz qui s’est aussi occupée de dessiner la plupart du mobilier et des luminaires présents dans les locaux de la banque.

Chat gonflable

On reconnaît des monochromes d’Olivier Mosset, une croix de Valentin Carron, des tableaux en tricot de Rosemarie Trockel, un surf découpé par Michael Krebber, des toiles de Wade Guyton et un mannequin d’Isa Genzken «qui a fait l’affiche de la rétrospective de l’artiste allemande au MoMA de New York en 2014», précise Nicolas Trembley. Il y a donc beaucoup d’œuvres pointues et bien trouvées d’artistes américains, européens et suisses. Mais peu, voire pas du tout, de pièces venues d’Asie, d’Amérique latine ou du Moyen-Orient. «Nous ne nous sommes pas intéressés suffisamment tôt aux artistes de ces régions, explique Eric Syz. Maintenant c’est trop tard pour qu’on ait une bonne connaissance de ce qu’ils produisent. Et puis cela élargirait beaucoup trop le champ de nos investigations. Il faut savoir se limiter, on ne peut pas tout collectionner.»

En ce moment, le problème de Suzanne, Eric et Nicolas est de savoir comment exposer Felix The Cat, sculpture géante et gonflable de l’artiste britannique Mark Leckey. Le chat de cartoon tout mou mesure quand même 9 m de haut. Ce qui explique qu’il n’est quasiment jamais montré debout. «A aucun moment notre choix d’acheter une œuvre n’est dicté par ce bâtiment, insiste Suzanne Syz. Ce serait ramener l’art à de la décoration. Ce que nous voulons éviter absolument.»


Un catalogue sur la collection Syz paraîtra cet été aux éditions JRP|Ringier

Publicité