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Chez «Vigousse», l’humour, c’est du sérieux

Le «petit satirique romand» fête ses 10 ans ce samedi. Beaucoup n’en donnaient pas cher au départ, il le leur fait payer aujourd’hui. Echange sur une aventure avec le rédacteur en chef, Stéphane Babey

Remontons au 26 novembre 2009. A cette époque-là, la RTS s’appelait encore la TSR pour quelques semaines, et Michel Zendali animait un talk-show d’exception: Tard pour Bar. Ce soir-là, il recevait un panel de satiristes et d’humoristes de tous bords: Marc Donnet-Monay, Pierre-André Marchand (l’immarcescible patron de La Tuile, ce canard que les autorités jurassiennes ouvrent encore aujourd’hui chaque mois en tremblant) et Thierry Barrigue. Ce dernier, à qui Le Matin avait confisqué ses crayons quelque temps plus tôt, venait parler du lancement de sa créature: Vigousse.

Extrait de la discussion entre Michel Zendali et Thierry Barrigue:
– Barrigue, pourquoi voulez-vous faire un journal satirique en Suisse romande?
– C’est une bonne question, je me la pose toutes les nuits dans mes cauchemars…
– Et alors, la réponse?
– La réponse, c’est qu’on en a besoin, Michel.

Dix ans plus tard, le talisman dont Barrigue rêvait durant ses nuits agitées est toujours de ce monde. Vigousse fêtera ce samedi ses deux lustres dans le cadre d’une soirée de célébration au Théâtre Benno Besson d’Yverdon-les-Bains. Le «petit satirique romand», comme il se sous-titre, a beau être encore à l’âge d’avoir quelques dents de lait, il a les crocs depuis sa naissance: Vigousse, c’est un chaudron qui mêle l’acide et l’absurde; l’enquête, l’opinion, la critique littéraire et la veille scientifique; le texte, le roman-photo (les inénarrables aventures du huitième conseiller fédéral) et, bien entendu, le dessin, avec une jungle de haut vol – Pitch, Pigr, Debuhme, Coco, Bénédicte et tant d’autres. On évoque cette aventure avec Stéphane Babey, rédacteur en chef du titre depuis 2015.

Le Temps: Quand, il y a dix ans, Barrigue lance «Vigousse», à quoi pense-t-il? Est-ce qu’il a en tête des exemples d’autres satiriques? Ou des contre-exemples?

Stéphane Babey: Son modèle principal, c’est Le Canard enchaîné – et pas Charlie Hebdo, comme beaucoup l’imaginent. Le Canard, pour nous, c’est d’ailleurs aussi un modèle économique, puisque, comme chez eux, les collaborateurs de Vigousse sont actionnaires du journal. Le contre-exemple, ce serait peut-être Fluide Glacial. Qu’on aime beaucoup cela dit – mais les fondateurs de Vigousse (dont je ne fais pas partie, je suis arrivé au n° 7) se sont dit que ce modèle-là ne pourrait pas fonctionner en Suisse romande.

La rédaction de «Vigousse» est très diversifiée: il y a bien entendu des gens qui viennent du monde de la presse, mais d’autres aussi qui viennent de celui de la recherche, d’autres encore qui viennent de celui de l’humour. Sans compter les dessinateurs. Comment harmonise-t-on tous ces pedigrees dans un projet global? Et d’ailleurs: faut-il chercher à les harmoniser, ou non?

Effectivement, il y a surtout deux grandes familles à Vigousse: les journalistes (Thierry Barrigue, Roger Jaunin, Jean-Luc Wenger, moi) et les universitaires (Laurent Flutsch, Sebastian Dieguez, Séverine André). Les frontières ne sont pas totalement étanches: les journalistes peuvent faire de l’humour (encadrés par Flutsch), les universitaires peuvent faire du journalisme (encadrés par Wenger et moi). Cela dit, on essaie de conserver à chacun ses spécificités.

Mais il a fallu faire des choix…

Au début du journal, il y avait beaucoup plus de monde. Flutsch réécrivait presque tous les textes – en tout cas ceux qu’il estimait ne pas être assez bons. Quand j’ai repris la rédaction en chef, j’ai mis un terme à cette pratique parce que c’était un énorme gâchis – Flutsch passait 80% de son temps à réécrire au lieu d’écrire. Quand on a dans une équipe une plume pareille, on doit la mettre en lumière. J’ai décidé de réduire le nombre d’intervenants; chacun de ceux qui restaient a pu, ensuite, développer son style plus librement. On peut donc dire, oui, qu’il y a eu une phase d’harmonisation au début du journal (ce n’était pas forcément un luxe, on y trouvait vraiment tout et n’importe quoi). Mais on a maintenant une liberté nettement plus grande.

Des contributeurs d’horizons si différents, cela implique aussi des manières de considérer l’écriture qui peuvent être divergentes…

Tout à fait. Au départ, pour Flutsch ou Patrick Nordmann – qui étaient les rédacteurs en chef adjoints au lancement du titre et qui viennent tous deux du domaine de l’humour –, chaque article devait fonctionner comme un sketch. Pour moi, qui viens du journalisme, chaque article doit fonctionner selon sa nature – plus ou moins journalistique ou humoristique. Mais il faut dire qu’on a toujours veillé, chez Vigousse, à avoir un mix entre, d’un côté, l’info, les enquêtes, les papiers à ancrage «sérieux» et, d’un autre côté, un contenu davantage orienté vers la chronique, l’humour, la déconne. Dans les faits, les deux genres s’interpénètrent souvent puisqu’on essaie de faire en sorte que les papiers journalistiques aient une écriture plaisante et que les billets humoristiques aient un lien avec l’actualité. Il faut ensuite bâtir une cohérence du titre à partir de toutes ces individualités. Mais je crois que c’est comme ça dans tous les journaux…

Au final, qu’est-ce qui a changé dans «Vigousse» en dix ans?

D’un joyeux bordel au début, le journal est devenu plus professionnel. D’une rédaction qui changeait sans arrêt, on est arrivé à une structure très stable, avec les mêmes rédacteurs depuis quatre ans. Les méthodes de travail se sont normalisées aussi: on a connu des débuts tonitruants à la Hara-Kiri, on est maintenant quasiment une rédaction classique. J’ai bien peur que cela soit un peu de ma faute… J’ai pris des mesures pour stabiliser l’entreprise (on a conclu des contrats avec les rédacteurs, on a arrêté de recruter des pigistes qui s’en allaient au bout de trois numéros, etc.). Je me suis en effet rapidement rendu compte que ce que j’aimais bien dans l’ambiance du journal quand j’étais pigiste et que je leur rendais visite une fois toutes les deux semaines pour boire des verres au bouclage ne fonctionnerait pas si j’étais employé à 100% par Vigousse.

C’est-à-dire?

Avant, le bouclage se faisait à des heures pas possibles et comprenait souvent un repas au bistrot. Maintenant, il se fait à 18h et ensuite chacun rentre tranquillement chez lui… On peut considérer que c’est un peu triste, mais il n’y a pas tellement d’autre moyen de travailler si on veut durer sans se griller. Est-ce qu’on fait de l’humour de manière sérieuse? Peut-être. En tout cas, les lundis et mardis – c’est là que l’essentiel des textes sont écrits –, on entendrait une mouche voler dans la rédaction… On est une toute petite équipe: on n’a pas d’autre choix, si on veut écrire autant en si peu de temps, que d’être hyper-studieux. Ça casse un peu le mythe du joyeux bordel créatif, mais c’est ça ou tout le monde finit à l’asile…

Au-delà des joies de la vie monacale, est-ce que ces efforts ont payé?

On a essayé d’apporter davantage d’importance à l’aspect journalistique, et je pense que ça se sent, car alors qu’on était largement snobé par les confrères à nos débuts, on est maintenant régulièrement cité. Ça tient sans doute aussi au fait qu’on donne beaucoup moins de leçons de journalisme aux autres, et qu’on cite assez systématiquement d’où on tire nos informations.

Le marché de la presse écrite n’est pas forcément le plus flamboyant, de nos jours. Comment vous en sortez-vous?

En faisant beaucoup de sacrifices. Nos dessinateurs sont très mal payés, par exemple. On doit compter chaque sou. Si je veux ajouter quelque chose de nouveau au journal, je dois retirer quelque chose pour le financer. Ça pousse à des choix cornéliens, et ça explique aussi que ces dernières années le journal soit resté assez stable dans son contenu et sa présentation. Je rêverais d’apporter plus de surprises, de faire écrire plus de monde, mais chaque fois que j’arrive avec une idée, on me rappelle aux réalités financières. C’est frustrant, mais j’apprends à faire avec.

«Vivre, c’est se faire connaître», disait Robert Schmatz. Vous comptez actuellement quelque 6000 abonnés, que faites-vous pour en séduire de nouveaux?

Barrigue et toute l’équipe font un gros travail pour faire des abonnements lors des salons, des festivals de BD, des dédicaces, etc. On passe beaucoup de nos week-ends à faire de la représentation. Le problème, c’est bien sûr qu’il y a encore beaucoup de gens qui ne connaissent pas Vigousse. Mais c’est surtout que beaucoup de lecteurs ne savent pas que seul l’abonnement nous rapporte de l’argent. Si toutes celles et tous ceux qui nous achètent en kiosque faisaient le choix de s’abonner, on disposerait d’un budget confortable qui nous permettrait d’être un peu plus à l’aise. Je pourrais par exemple acheter une voiture de fonction et me faire tailler des costumes aux frais de la boîte. Malheureusement, j’en suis encore à voyager en train et à payer moi-même mes habits. Quelle tristesse.

Jusqu’à quel point vous sentez-vous libre d’écrire ou de dessiner ce qui vous chante? Jusqu’à ce qui est défini par les textes de loi, on imagine. Mais encore?

Oui, il y a les barrières de la loi. Elles sont importantes, car un procès perdu pourrait tuer Vigousse. Depuis que je suis rédacteur en chef, on n’est pas allé une seule fois en justice. Ce qui montre bien à quel point je suis un couard. Sinon, on observe quelques règles tacites: on ne se moque pas du physique, on ne se moque pas des faibles, on ne se moque pas des clowns (enfin, sauf si on les déteste). Avec les années et l’expérience, j’en suis surtout arrivé à la conclusion qu’il faut savoir doser la provocation. Provoquer tous azimuts annule la force des attaques. Un dessin ou un texte violent a plus d’impact si le reste du journal est plus mesuré.

Même chose pour l’emploi d’un langage grossier et l’usage de la nudité dans les dessins. J’ai longtemps été un fan de Fluide Glacial, où on voit un zizi toutes les deux pages. Mais dans Vigousse, ça ne fonctionnerait pas: notre lectorat est principalement suisse romand, c’est un tout petit bassin de population, mais qui est en même temps varié, et qui apprécie différents types d’humour. Il faut donc savoir les proposer tous – si on ne faisait que du pipi-caca, on lasserait rapidement une grande partie de nos lecteurs (mais c’est bien d’avoir un peu de pipi-caca de temps en temps). On ne peut pas être aussi spécialisé dans un type d’humour que Fluide Glacial.

Est-ce que l’outrance est une part nécessaire de la satire?

Certains sujets la permettent, d’autres pas. Tout l’art consiste à sentir avec quels sujets on peut dépasser les bornes. La satire doit pouvoir choquer, mais je crois qu’il ne faut pas galvauder cette puissance du dessin et du texte sur des thèmes trop futiles. Si on conçoit son journal comme une suite d’électrochocs, le lecteur, à la fin, ne ressentira plus rien – il sera désensibilisé. Mais, bien entendu, si on reste trop prudent, trop gentillet, on rate aussi notre cible. Tout est question d’équilibre – et ça prend du temps de maîtriser ça.

Quant à la réflexion souvent entendue selon laquelle on n’a plus le droit de rien dire aujourd’hui, je la trouve complètement erronée. On peut toujours tout dire. Mais il faut trouver la manière de le dire. Cela demande de la réflexion, du talent et du travail. Ensuite, on peut se demander si ça vaut la peine de tout dire – et cette question-là, il n’y a pas assez d’humoristes qui se la posent.

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