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La Court House d'Oxford, Mississippi, centre absolu de la petite ville.

Amérique

Chez William Faulkner, dans une Amérique de bruit et de fureur

La bibliothèque de la Pléiade publie son cinquième volume consacré à l’auteur de «Tandis que j’agonise». Balade dans sa ville d’Oxford, Mississippi, alors que le pays se déchire autour de l'élection présidentielle

En arrivant à Oxford, Mississippi, une odeur douce-acide saisit tout de suite le visiteur. Peut-être est-ce ce chèvrefeuille que William Faulkner (1897-1962) mentionne si souvent dans ses romans, effluve de la nuit et des drames, ainsi quand cette senteur enveloppe la maison de l’odieuse scène de viol et de meurtre dans «Sanctuaire».

Oxford, Mississippi, comté de Lafayette, environ 12 000 habitants – chiffre difficile à préciser selon que l’on compte les étudiants de l’Université du Mississippi, dite Ole Miss («Ole», pour «Old», la vénérable), qui s’étend sur un immense et verdoyant campus à l’ouest de la cité.

La ville représente un morceau d’esprit américain: son cœur absolu est constitué du tribunal, la Court House, bâtisse modeste et majestueuse à la fois, avec ses colonnes typiques de l’architecture néogrecque si prisée dans le sud-est des Etats-Unis. Dans l'après-midi, on y voit défiler des condamnés habillés en orange, poignets et chevilles menottés, trainés pour d'énièmes comparutions. C'est ici aussi, dans le couloir du rez-de-chaussée, qu'ont été installées les urnes pour le vote anticipé.

Autour de cette justice centrale, de ravissantes constructions du début du XXe siècle, dont l’Hôtel de Ville et la librairie Square Books, bastion local du savoir, qui met en vitrine une casquette «Make America read again», pastiche du slogan de Donald Trump au profit de la lecture.

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Une maison achetée en 1930

Poussée par ses étudiants, ses habitants de professions libérales et ses retraités, qui apprécient les environs, Oxford a évolué depuis l’époque de William Faulkner. On retrouve pourtant l’écrivain, à certains détours, et dans ces parfums que charrie un air chaud d’été prolongé. Il s’est installé à Oxford en 1930, achetant une maison qu’il nomme Rowan Oak, où il a vécu, avec de nombreux voyages à Hollywood, jusqu’à sa mort.

Ce vendredi est paru le cinquième volume de la Pléiade consacré à William Faulkner. L’auteur de «Tandis que j’agonise» a donné lieu à l’un des chantiers les plus durables de cette collection; le premier ouvrage date d’il y a près de quarante ans. Le tome V comprendra les deux derniers volets de la trilogie des Snopes, «La Ville» et «La Demeure» (ou «Le Domaine»), ainsi que son ultime roman, «Les Larrons», qui semble, avec une légèreté rare, boucler la boucle depuis «Sartoris», l’histoire qui posait tous les ingrédients de la géographie fictive de l’auteur: la ville de Jefferson, le comté de Yoknapatawpha.

Son premier roman est paru il y a 90 ans

L’odyssée Faulkner à la Pléiade n’est pas finie. Il y aura encore un recueil de nouvelles. De surcroît, cette année 2016 marque le 90e anniversaire de la parution du premier roman de l’écrivain, «Monnaie de singe», un peu sous-estimé par rapport à «Sartoris», alors qu’il contenait bien des germes de l’univers de familles déchirées, souvent si taiseuses. Ce Sud qui, dans sa majorité, votera Donald Trump, en ces temps de furie nationale.

A l’étage magnifiquement boisé de Square Books, on peut acheter l’ouvrage érudit de Charles S. Aiken qui retrace le paysage urbain et naturel de Faulkner. En ouverture de «William Faulkner and the Southern Landscape», ce professeur de géographie qui a consacré sa vie à l’écrivain précise sans ambages que «si l’on visite Oxford et le comté en cherchant à expérimenter les saveurs de Jefferson et Yoknapatawpha, on sera fréquemment déçu». D’une certaine manière. Mais l’on voit néanmoins ces maisons à colonnades où vivaient les Compson et les autres, on traverse des bois rafraîchissants, on déambule sous des arcades commerciales qui n’ont pas beaucoup changé depuis son temps. On le voit lui, en portait, dans Rowan Oak.

Dans la demeure de l’écrivain

Depuis le tribunal central, une petite demi-heure de marche conduit à la demeure de l’auteur, chaleureuse dans son parc brûlé par le soleil. Le curieux a un aperçu de la méthode Faulkner, avec cette frise chronologique qui se déroule sur le mur de son bureau. Il apprécie l’élégance simple de la chambre de l’épouse, Estelle, doux écrin pour un couple pétaradant. Même les vitrines d’objets divers ont leur franchise, avec les bouteilles de Four Roses, bourbon préféré, et de vins français – qu’il a commencé à apprécier «après avoir reçu le Prix Nobel».

Dans le jardin, même après la fermeture de la résidence-musée, le visiteur peut lire au milieu des herbes sèches et des exhalaisons sucrées-acides. Comme un havre, pour le narrateur des ravages sudistes.

«L’énigme Faulkner»

Dans sa considérable biographie, André Bleikasten parle de «l’énigme Faulkner», artiste universel, connu et méconnu à la fois: «Faulkner, écrivain du Sud, écrit à partir de cette violence originaire qui est à la fois en lui et hors de lui, s’emploie à la décrire et la mettre en scène, s’efforce d’en rendre compte et sans doute de la mettre à distance, de la conjurer, de s’en délivrer.» La violence intime d’un côté et, de l’autre, celle d’un pays resté sur la division meurtrière de la guerre de Sécession, guerre civile en version originale, omniprésente dans la région. Il n’y a nul parallèle à tirer avec la situation actuelle du pays, dont les divisions ne sont pas uniquement géographiques; et pourtant, le bruit et la fureur de cette fin de campagne électorale 2016 avivent les souvenirs de ces déchirements.

Dans ce coin de pays où Uber fait figure de quasi-service public, sur le trajet pour venir à Oxford, un chauffeur – il s'appelle Don, pour Donald – peste contre ces gens du Mississippi. Il est du Tennessee, qui devrait aussi voter Trump, mais il veut souligner que «le Mississippi est l’Etat le plus conservateur du pays. Et le plus pauvre.» L’interlocuteur n’a plus qu’à tirer le lien de cause à effet.

«Je voterai Trump»

Plus tard, en quittant la petite cité, un autre résident, Jacob, maudit Trump sur son flanc social: «Je déteste les donneurs de leçons des conservateurs, je ne veux pas que l’on me dise comment vivre.» Mais il redoute aussi les menaces de hausses d’impôts, lui qui monte sa petite société de food trucks. Malgré le manque d’enthousiasme pour ce scrutin, y a-t-il autre chose que l’inéluctable conclusion? «Oui, je voterai Trump.»

Sur des bancs de cette ville paisible, par exemple devant la Court House, on entend quelques amers avis sur cette ambiance de campagne aussi délétère que déprimante. Oxford l’universitaire votera Hillary Clinton, dans un Mississippi crédité de plus de 50 % des suffrages en faveur de Donald Trump, 10 points de plus que la démocrate.

«Ces crétins de Washington»

C’est dans les colères politiques occasionnelles des personnages de Faulkner que l’on entend la rancœur du Sud, celle qui peut encore saisir les foules, avec des mots comparables, lors des meetings du millionnaire populiste. Dès les premières vitupérations de Miss Jenny, dans «Sartoris», lorsqu’elle «accable» le mot de «politiciens», d’un «mépris absolu et foudroyant», elle «enfourche à nouveau son dada» pour dire sa détestation de ces «crétins de Washington». La figure fondatrice du grand-père, héros de la guerre civile, a pour but d’incarner cette solidité revendiquée du Sud contre le Nord, et, en particulier, contre la capitale fédérale honnie.

Le curieux peut pousser la balade jusqu’à Vicksburg, à 250 kilomètres de là, haut lieu de la guerre de Sécession et site d’un siège en 1863 qui a marqué le début de la fin pour le Sud. Là, au musée local, il a la possibilité d’acheter un autocollant aux couleurs des Confédérés avec ce slogan: «Nous combattons les terroristes depuis 1861.» Une violence inouïe quand même, sous couvert d’ironie sudiste.

Cette plaie que le pays ne semble pas vouloir soigner

William Faulkner a raconté cette plaie que le pays ne semble pas vouloir soigner, cette divergence profonde et à causes multiples, ce moment tragique où un pays s’est imaginé scindé. En 2016, il l’est à nouveau, scindé, dans les esprits. Le comté de l’écrivain était imaginaire mais réaliste; à présent, son Sud devient comme un espace des blessures américaines, les anciennes, mais qui paraissent se renouveler.

A Oxford, la promenade peut encore passer par le vieux cimetière, à l’est de la ville, où la tombe d’Estelle et William est cachée par un repli vallonné.

De retour au centre, au crépuscule, la maison de justice trône sous un ciel zébré de vieux rose percé par le globe bleu de l’un des nombreux châteaux d’eau de la région, non loin. Au pied de l’Hôtel de Ville, William Faulkner, pipe à la main droite, est toujours là, en statue de bronze. Il observe la ville.


William Faulkner. Œuvres romanesques, volume V. Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1216 p.


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