Comment se raccrocher au train de la civilisation, conduit désormais par l’Occident, sans renier les valeurs qui ont fait la grandeur du passé? C’est autour de cette question, posée entre le XIXe et XXe siècle de Constantinople à Pékin en passant par le Caire et Delhi, que le sinologue Alain Roux organise une biographie en mi-teintes du leader mal-aimé de la Chine nationaliste, Chiang Kaï-shek.

Face à un Mao Tsé-toung convaincu de la nécessité de tout changer – pour que tout reste comme avant? –, ce dernier s’efforce de maintenir les valeurs et la grammaire politique confucéennes dans un système politique où, finalement, beaucoup de choses changent. Autour de ce fil rouge, l’auteur s’attelle à reprendre aussi impartialement que possible le débat de valeurs qui parcourt une historiographie trop souvent divisée en «pro» et «anti», l’étoile de Chiang suivant un cours inverse de celle de Mao, glorifié dans les années soixante-dix puis rattrapé par le bilan effrayant de la Révolution culturelle.

Morale en forme de pirouette

Cet effort, appuyé sur une exploitation minutieuse des sources, ne parvient toutefois pas à faire du généralissime un personnage sympathique – autocrate, allié à la mafia, il n’hésite jamais devant un assassinat politique – ni même un grand politicien: les erreurs de calcul et les atermoiements marquent son parcours.

De sorte que le récit, parfois difficile à suivre en raison de son érudition, conduit le lecteur de contradiction en contradiction à travers une époque marquée par la guerre, la violence et l’oppression où les espoirs sont en général déçus et le prix fort de l’histoire payé par les petites gens dont les existences précaires comptent pour bien peu dans les calculs politiques.

Conclu sur l’émergence, après la mort du héros, d’une identité taïwanaise démocratique qui reste le seul modèle chinois du genre, le livre se termine sur une morale en forme de pirouette: le principal mérite de Chiang Kaï-shek pourrait être d’avoir perdu tout statut héroïque et débarrassé la scène, ce que les leaders historiques du communisme tardent à faire en Chine populaire.


Alain Roux, Chiang Kaï-shek. Le grand rival de Mao, Payot, 652p.