jazz

Chick Corea-Stefano Bollani, thérapie de couple

Les deux pianistes réinventent à quatre mains leur propre histoire et celle du jazz, dans un tête-à-tête sans fanfaronnade ni esprit de compétition

Genre: JAZZ
Qui ? Chick Corea/Stefano Bollani
Titre: Orvieto
Chez qui ? (ECM/harmonia mundi – Musicora)

D epuis que le degré zéro de la pochette est devenu le nec plus ultra du chic(k), on donnerait presque raison aux téléchargeurs fous de précipiter la mort de l’objet disque. Ce serait dommage pour les beaux livrets intérieurs du label ECM qui, eux, se ménagent sans avarice des pages aérées pour distiller l’information, témoignant par là d’un souci presque artisanal de mise en valeur d’un objet esthétiquement respecté. Photos témoignages des artistes en phase d’enregistrement, titraille (thèmes, liste des musiciens, lieu et date) sobre et élégamment typographiée: soit, en lieu et place des sempiternels textes analytiques ou (auto) promotionnels dissuasivement compacts, une manière de vestibule désencombré, un portique par lequel on accède au disque avec la sensation d’y trouver une place aménagée rien que pour soi. C’est très important pour la musique aristocratiquement cultivée, constamment brillante, du binôme Chick Corea/Stefano Bollani qui délivre à quatre mains un concentré d’intelligence pianistique dont on craint d’abord d’être poliment exclu.

C’est compter sans le sens de la scène, différent mais compatible, des deux larrons, captés ici à Umbria Jazz en 2010: la fougue naturelle de l’Italien arrache Corea à cette inclination au bilan complaisant, voire à la rumination circulaire qu’il affiche depuis quelque temps, et le voisinage de cet aîné capital fait sensiblement baisser le taux de pitreries de Bollani. Soit donc un contraste fertile qui en induit un second: les entrelacs très serrés que les deux hommes tissent, sur un répertoire judicieusement choisi, décuplent par leur rigueur la sensation de liberté qui nous submerge à chaque fois que l’un des deux s’autorise une échappée en solitaire. Exprimons-le par une boutade: chacun des deux fait cavalier seul, mais en couple.

Cela posé, on va de surprise en surprise dans ce dialogue entre deux frères ennemis aux claviers fraternellement unis. Qu’ils décident d’exposer leur vision de l’exotisme sur trois thèmes à la «brasilianité» emblématique (des quasi-incunables signés Antonio Carlos Jobim, Dorival Caymmi et Chico Buarque), et c’est l’image d’un Brésil retourné qu’ils nous renvoient: déhanché, oui, ensoleillé, pourquoi s’en priver?, mais surtout «dé-folklorisé», révélé dans son intériorité, dans tout ce réseau de ramifications qui le lie par exemple à l’impressionnisme français et à sa science prodigieuse du non-dit. Même stupéfaction avec leur traitement de la «Jitterbug Waltz», thème bien ancré dans l’histoire ancienne du jazz. Quoique – et leur apport est ici capital: de cette composition en principe datée, digérée, patrimoniale de Fats Waller, ils captent et étalent, avec bien sûr la plus grande délicatesse, l’étonnante modernité qui la rapproche de l’univers de Thelonious Monk, par ce mélange si singulier d’étrangeté lunaire et d’évidence limpide. Leur version se clôt sur un jeu du chat et de la souris où le poursuivant se mue sans crier gare en poursuivi, dans l’absolue logique d’un de ces coq-à-l’âne qui plaisent tant aux enfants, et dont l’art réussit parfois à recréer la magie aux yeux ou aux oreilles des revenus de tout.

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