Piano

Chilly Gonzales, quiétude en noir et blanc

Le Canadien de Paris reprend les touches du piano pour donner une suite aux miniatures intimistes de 2004. Un deuxième volume qui redéfinit un artiste insaisissable

Genre: Piano
Qui ? Chilly Gonzales
Titre: Solo Piano II
Chez qui ? (Wagram/Disques Office)

Pandit Prasanna Madhav Gudi a été un Indien heureux. Puis est arrivé un jour un Canadien, un colosse transformiste et absolument insaisissable, qui endosse tantôt le costume en paillettes de l’entertainer, tantôt celui de producteur et de chasseur de talents, quand il ne se mue pas en bouffon triste. Cet homme aux mille facettes a volé en 2011 gloire et renommée au respectable Gudi, disciple émérite de l’école stylistique de Kirana Gharana, en se collant à un piano pendant plus de vingt-sept heures, sans discontinuer, et en effaçant ainsi le nom de l’Indien du livre Guinness des records. Le concert le plus long de l’histoire n’est plus une affaire orientale depuis. Et pour le coup, dans la biographie déjà dense de Chilly Gonzales – le Canadien en question –, on trouve un fait d’armes absolument dispensable mais tout à fait significatif de l’esprit un brin tordu de l’artiste.

A seulement 40 ans, Gonzales a déjà mis les pieds partout: on l’a connu rappeur et bâtisseur de petit music-hall, collaborateur multipliant les grands écarts (Jane Birkin, Feist, Peaches, Teki Latex, Christophe Willem, Katerine…) et enfin, pianiste doté d’une sensibilité insoupçonnée.

Huit ans après son retentissant Piano Solo, qui collectionnait des miniatures intimistes au souffle profond, Gonzales a décidé de rééditer le coup avec un deuxième volume qui égale le premier essai. Dans les studios de Pigalle, à Paris, où il réside depuis longtemps, le musicien a installé pendant une dizaine de jours ses cinquante-deux touches blanches et ses trente-six noires, et puis il s’est mis à labourer les partitions sur un mode résolument introspectif, comme il l’a fait autrefois. Le résultat désarçonnera moins ceux qui ont suivi son parcours. Ici, plus d’effet surprise possible, pas de séismes inattendus comme en 2004. Que demeure donc à l’écoute du deuxième épisode? La claire sensation que Gonzales est un génie attachant que seul le piédestal égotique sur lequel il aime se hisser réussit à enrayer.

Sur les nouvelles compositions, on pourrait gloser longtemps. Il suffira de dire qu’elles s’inscrivent, comme les précédentes, dans une ligne généalogique qu’on ne peut discuter. Gonzales sait traduire, comme l’a fait Satie, les humeurs brumeuses, en demeurant dans une concision parfois bluffante («Epigram in E»). Il sait aussi ouvrir l’éventail et balancer entre ironie affichée et suspension proche du silence. Il frôle en cela l’âme de Tchaïkovski et de ses 18 pièces Op. 72. On trouve enfin d’autres évocations entre les lignes, tout aussi puissantes: Philip Glass (celui de White keys), Ryuichi Sakamoto ou encore Keith Jarrett. Alors, serait-il redevenu très sérieux, Gonzalez? On peut parier qu’il saura une fois encore prendre le contre-pied, comme en 2004, quand il décidait de promouvoir son virage artistique en compagnie de… Richard Clayderman.

De ce piano déployé en solitaire, on gardera le bon goût et les références solides. Le reste, tout le reste, tiendra de l’excentricité parfois envahissante de l’artiste. Et cela, au fond, compte très peu.

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