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© Mark Allan

Musique

Chilly Gonzales: «Je suis un homme de mon temps»

Pianiste virtuose, performeur tordant et pédagogue innovant, le Canadien, qui a collaboré avec Daft Punk ou Drake, vernit durant trois soirs à Genève «Solo Piano III», disque nu prétexte à une vaste tournée. Echange avec un inclassable perdu dans Berlin

«On va faire l’interview pendant que j’essaie de retrouver mon hôtel.» Si Chilly Gonzales a vécu quatre ans dans la capitale allemande, y concevant son personnage d’hurluberlu attachant, il s’y est pourtant paumé quand on l’appelle en cette matinée d’été. Demandant son chemin entre deux questions, répondant évasivement à d’autres lorsque la bonne direction à choisir l’emporte sur toute autre considération, ou bien encore s’enflammant à un passage piéton, «Gonzo» cause création, mais prévient: «Pour l’entretien décousu, d’avance pardon.»

La première fois qu’on a rencontré Jason Charles Beck (pour l’état civil), c’était en 2000 à Berne où, devant un public clairsemé, il se produisait en première partie du Jamaïcain Mad Professor. Jogging usé sur le dos, mélodica en main, carrure imposante (1 m 89), singeries «gangsta» tordantes et sourire narquois: Gonzales rappait ses textes dada sur mélodies martiennes et des beats concassés. Malgré deux albums bourrés d’envie parus sur un micro-label (Gonzales Über Alles et The Entertainist), rien ne laissait présager la trajectoire qu’allait poursuivre le Montréalais au cours des années qui ont suivi. «A cette époque, je vivais dans un présent éternel, se souvient-il. J’avançais sans plan, sinon l’envie d’apprendre constamment. J’essayais des choses en public sans savoir si elles marcheraient. Parfois, c’était transcendant. D’autres fois, catastrophique.» A présent? Il en va tout différemment.

Ayant choisi Genève («une ville dans laquelle je me sens bien», jure-t-il) pour inaugurer la tournée qui accompagne la sortie du dernier volet de sa trilogie Solo Piano, le performeur canadien s’observe partout en maestro. En «homme de son temps», comme il le répète à l’envi, donnant la claque en studio à Drake, Katherine, Boys Noize ou Jarvis Cocker, s’y entendant franchement en marketing, enregistrant avec un quatuor à cordes et jouant avec un ensemble philharmonique, ou encore enseignant l’art de la performance au gré de master class en ligne. «Je vis pleinement avec mon époque, résume-t-il, autoritaire, et interrompant nos commentaires. Je suis pleinement indépendant. Je bosse dur pour m’améliorer et je pense d’abord à ma carrière. Je côtoie des gens de la pop et d’autres issus du classique, et en même temps je rappe tous les jours. Voilà!»

En opposition

De trublion sympathique, mais dispensable, issu des marges berlinoises à la fin des années 1990, Chilly Gonzales s’observe ainsi aujourd’hui en artiste-monde, résolument pop («une ou deux bonnes idées, beaucoup de répétitions et le plaisir de l’écoute privilégié», selon sa définition), dont l’approche instinctive du piano classique pourrait, pourquoi pas, durablement bousculer le genre. «Des accidents m’ont mené à cette démarche, explique-t-il. Quand j’ai compris que Berlin ne pourrait pas m’inspirer longtemps, je me suis installé à Paris en 2002. Là, j’ai engagé une collaboration avec le réalisateur Renaud Letang, travaillant en studio avec Jane Birkin, notamment. Dès que j’avais une pause, je pianotais dans mon coin, sans direction. Jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais en train de composer un répertoire pour piano solo. Ensuite…»

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L’album Solo Piano (2004) publié, soudain s’oubliait l’excellence de ses récents travaux menés avec Daft Punk (Daft Club, 2003) ou Feist (Let it Die, 2004), tout comme la somme de concerts-happenings agressifs offerts à l’ombre de disques versatiles (Presidential Suite, 2002). Epuré, humble souvent, évoquant dans ses vulnérabilités les miniatures méditatives d’Erik Satie, de Fauré ou de Chopin, cet ovni laissait mesurer combien, derrière l’amuseur doué, un pianiste et compositeur de rang attendait depuis des années. Et brusquement, tout le monde le réclamait. «Solo Piano était en telle opposition avec ce que j’avais proposé jusqu’ici que j’ai d’abord pensé que ce serait un truc destiné aux fans, se souvient Gonzales. Mais c’est finalement devenu un projet important. A travers lui, j’ai pu approcher le piano classique, ou bien jazz, avec l’attitude d’un rappeur, et questionner librement toutes les formes de musique.»

Le pianiste en 2012: Chilly Gonzales, quiétude en noir et blanc

Tension et résolution

Parasitant constamment sa voix, le bruit de la circulation berlinoise autour, des bribes de phrases indistinctes prononcées par des passants, le surgissement de fragments électros joués à fond. Et alors qu’on l’interroge encore, le Montréalais, reconnaissant les environs où il se trouve, de s’exclamer: «Ah, c’est par là!» Demeurent alors en suspens nos questions sur ses collaborations menées avec orchestres de chambre ou vastes ensembles. Sur sa participation au Random Access Memories (2013) de Daft Punk ou sur son record mondial du «plus long concert» établi en 2009 à Paris – 27 heures, 3 minutes et 44 secondes homologuées par le Guinness Book. Mais qu’importe ce qu’il y aurait à répondre sur ces points, finalement.

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Chez le pianiste, désormais installé à Cologne, une formule usée suffit à ramasser ce qui lie ses aventures contrastées: Having fun (s’amuser), comme il le répète souvent. Having fun, parce que le jeu, l’humour et l’absurde dans une subtile proportion, c’est «ce qui amène les gens à s’ouvrir, assure-t-il. La musique se structure en tension et résolution. Une blague fonctionne de la même façon: il y a des problèmes ou des conflits et on les résout. Mettre de l’humour dans ce que je fais, c’est mener le public à accepter d’écouter un titre, puis un autre plus facilement, et surtout autrement.»

Programmé durant trois soirs à Genève pour inaugurer Solo Piano III, disque délicat, grave, capiteux quelquefois, Chilly Gonzales ignore encore ce qu’il va proposer. «J’ai plein d’idées, mais je ne sais pas encore dans quel ordre les présenter. Je décide généralement ça dans le train ou pendant le soundcheck. C’est l’instinct qui me guidera. C’est d’ailleurs ce que j’enseigne dans mes master class ou au Gonzervatory, le conservatoire éphémère que j’ai créé: d’abord se préparer sérieusement, intensément, puis déchirer le plan une fois monté sur scène et, là, ne plus faire confiance qu’à ce que l’on sent.»


Solo Piano III, Chilly Gonzales, Gentle Threat, 2018, sortie le 7 septembre.

En concert au Centre des arts, Genève, du 31 août au 2 septembre. Complet.

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