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Rencontre

Chimamanda Ngozi Adichie: «Je veux raconter les Africains de la classe moyenne»

Dans «Americanah», Chimamanda Ngozi Adichie décrit la vie de jeunes Nigérians qui naviguent entre l’Afrique, les Etats-Unis et l’Angleterre et qui découvrent les délices et les cruautés du monde occidental.Nous l’avons rencontrée

«Je veux parlerdes Africains de la classe moyenne»

Dans «Americanah», Chimamanda Ngozi Adichie décrit la vie de jeunes Nigérians qui naviguent entre l’Afrique,les Etats-Unis et l’Angleterre et découvrent les délices et les cruautés du monde occidental. Rencontre

Genre: Roman
Qui ? Chimamanda Ngozi Adichie
Titre: Americanah
Trad. de l’anglais (Nigeria)par Anne Damour
Chez qui ? Gallimard, 526 p.

«J’avais envie d’écrire sur ce que je connais. Ces histoires-là, on ne les entend pas beaucoup hors d’Afrique. On s’attend à ce que les histoires venues de pays africains soient misérables, parlent de pauvreté, de guerre, des maladies, du sida, d’Ebola. Ces histoires-là sont intéressantes, bien sûr, mais elles sont loin de moi. Avec Americanah, dit Chimamanda Ngozi Adichie, je voulais parler de ce que je connais: des Africains de la classe moyenne, de ceux qui émigrent, quittent leur pays, pas parce qu’ils sont pauvres mais parce qu’ils cherchent quelque chose en plus. Ils attendent d’avantage de la vie et, surtout, ils veulent avoir le choix.»

Ma maison, c’est Lagos

Chimamanda Ngozi Adichie (Autour de ton cou, L’Autre Moitié du soleil) est en Europe pour parler de son dernier roman Americanah. Dans le superbe bureau de Claude Gallimard à Paris, entre les miroirs, les hautes fenêtres et les bibliothèques pleines de livres rares, elle raconte, posée, réfléchie, enjouée tout à coup, sa condition de Nigériane qui «partage désormais sa vie entre Chicago et Lagos», selon la formule de son éditeur. Elle rit: «Je ne vis pas quelque part, dans les airs, suspendue entre les Etats-Unis et l’Afrique… Je passe régulièrement du temps aux Etats-Unis, mais j’ai décidé que ma maison, c’est Lagos.» Malgré la violence? Malgré Boko Haram? «Le Nigeria n’est pas spécialement violent, c’est surtout un pays sans institutions. Si la Suisse n’avait pas d’institutions fiables, ce serait pareil. Quant à Boko Haram, c’est une menace terrible, mais elle est loin de Lagos et il n’est pas facile de savoir précisément ce qui se passe. Nous ne sommes pas le seul pays à avoir des problèmes avec une guérilla islamiste, c’est aujourd’hui un défi mondial.»

Chimamanda Ngozi Adichie, née en 1977, a grandi sur un campus universitaire à Nsukka. Son père y enseigne les mathématiques, sa mère est administratrice. A 18 ans, elle part pour les Etats-Unis: «Je ne rêvais pas spécialement d’Amérique. J’y étais allée enfant, un été, quand mon père enseignait là-bas. Ça nous avait plu, c’est sûr. Mais l’Amérique n’a jamais été un but pour moi, plutôt un moyen de m’échapper… Et comme ma sœur y vivait déjà, j’y suis allée.»

Peau noire

Dans Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie s’invente une sorte de double littéraire nommé Ifemelu. Cette jeune Nigériane, confrontée aux grèves récurrentes de son université, poussée aussi par la curiosité, part pour les Etats-Unis rejoindre une tante, tandis que son amour d’enfance, Obinze, reste au Nigeria. Ses expériences américaines, d’abord très amères et dures, l’éloigneront de son amour nigérian. Mais peu à peu, sa vie américaine deviendra de plus en plus fructueuse et riche.

La galère de l’immigration s’estompe, mais pas la couleur noire de sa peau qui, découvre-t-elle avec stupeur, la range aux yeux des Américains dans une catégorie sociale bien précise: «Ma vie a été plus facile que celle d’Ifemelu. Mais là où mon expérience rejoint le roman, c’est dans ma découverte des races. Ifemelu découvre qu’elle est Noire en arrivant aux Etats-Unis. Au Nigeria, je n’avais jamais pensé à la race comme à un marqueur identitaire. Aux Etats-Unis, je me suis retrouvée avec une nouvelle identité, imposée. Et je n’avais pas le choix: en Amérique, j’étais Noire.»

La découverte de la condition des Noirs en Amérique est l’un des nœuds principaux du roman.

«Arrivée là-bas, j’ai commencé à lire fiévreusement sur l’Amérique, continue la romancière. Je voulais comprendre ce qui se passait avec la race. Je regardais la télévision, je lisais des magazines très attentivement. Je voulais en tirer tout ce que je pouvais; donner du sens à ce que je voyais et qui m’était incompréhensible. Americanah est une version longue, plus complexe, de ce processus-là. C’est un voyage, un voyage vers soi.»

Un blog

Ifemelu, l’héroïne d’Americanah, trouve une forme moderne pour partager ses observations sur le monde américain. Elle ouvre un blog frondeur, impertinent, féministe, dont voici un échantillon: «De nombreux Noirs américains disent avec fierté qu’ils ont du sang indien. Ce qui signifie, Dieu merci nous ne sommes pas cent pour cent nègres. Ce qui signifie aussi qu’ils ne sont pas trop foncés. (Pour être précis, quand les Blancs disent «foncé», ils pensent aux Grecs ou aux Italiens, mais quand les Noirs disent «foncé», ils pensent à Grace Jones.)»

«Cela n’aurait pas marché si Ifemelu avait tenu une chronique dans un journal, dit Chimamanda Ngozi Adichie. Son rédacteur en chef lui aurait dit: non, tu ne peux pas dire ça et ça non plus, etc. Il lui fallait la liberté totale du blog…»

Très vite, le blog d’Ifemelu prend de l’ampleur et lui permet de mener une vie de plus en plus confortable. De posts en amours nouvelles, Ifemelu reste plus de dix ans aux Etats-Unis, où elle suit notamment l’élection de Barack Obama, avant de décider brusquement de rentrer au Nigeria. Mais c’est une nouvelle Ifemelu qui revient au Nigeria, devenue un peu – mais pas trop – «Americanah». «C’est un mot nigérian, qu’on utilise pour se moquer gentiment des gens, s’amuse la romancière. C’est un mot rigolo, du langage parlé qu’on utilise à propos des gens américanisés ou qui ont passé quelques années aux Etats-Unis et qui reviennent avec tous les travers des Nord-Américains, afin qu’on comprenne bien combien ils ont changé là-bas… Ce n’est pas méchant.»

Immigrée en Angleterre

Déplacement, déclassement, frottement des cultures et des modes de penser, voilà les expériences que font les jeunes héros d’Americanah. Pour écrire l’aventure d’Obinze, l’amour d’enfance d’Ifemelu, qui se retrouve sans papier au Royaume-Uni, passant d’un univers cultivé en Afrique – sa mère est professeure de littérature – aux bas-fonds de Londres, Chimamanda Ngozi Adichie a multiplié les rencontres, les entretiens pour récolter des histoires vraies.

La romancière se documente beaucoup, écrit lentement – cinq ans pour écrire Americanah, un roman plein de souffle, ciselé avec patience, épicé avec amour, parfois peut-être un peu lisse, mais très séduisant: «Je suis assez lente», avoue-t-elle lorsqu’il s’agit d’écrire. Pourtant l’écriture est là, depuis toujours: «J’ai l’impression d’être née pour ça, dit-elle. Je n’ai pas de souvenirs sans l’écriture. Petite, je voulais plus de livres et de cahiers, c’est ce qui me rendait heureuse. J’étais la seule de la famille à être «étrange». Ecrire n’est pas un projet considéré comme sérieux. Devenir docteur ou avocat, oui. Personne ne vous dit: tu dois devenir écrivain.»

Afropolitaine?

A Lagos, aujourd’hui, où le livre a beaucoup de succès – «mes lectrices me demandent le numéro de téléphone du bel Obinze, rit-elle» – l’aventure d’Ifemelu se prolonge hors du roman. Chimamanda Ngozi Adichie a retrouvé son double littéraire, Ifemelu, pour s’essayer, en vrai, à l’art du blog. «Je n’imaginais pas que ça serait aussi difficile!»

Pour les gens comme elle, pour cette classe moyenne, voyageuse, diplômée et qui écrit, on a forgé un mot: «Afropolitain». Chimamanda Ngozi Adichie le récuse: «Je suis Africaine. Un Européen cosmopolite est Européen. Un Américain cosmopolite est un Américain. Pourquoi faudrait-il un mot différent pour un Africain cosmopolite? Parce que l’Afrique est tellement à part du reste de l’humanité? Parce que c’est tellement improbable qu’un Africain soit cosmopolite? «Afropolitain», ça veut dire: regardez, un Africain est parvenu à passer de New York à Londres? Incroyable! Ouhou! Bravo! Mais, enfin, les Africains voyagent depuis longtemps. Moi, je suis Africaine et je me se bien dans le monde.»

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Chimamanda Ngozi Adichie

A propos de son roman «Americanah»

«Ifemelu découvre qu’elle est Noire en arrivant aux Etats-Unis. J’ai fait la même découverte»
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