En 1992, Jared Diamond publie un premier volume de son «Traité de l'Homme» intitulé Le Troisième Chimpanzé, essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain (The Third Chimpanzee). Cet essai paraît en français en même temps que De l'Inégalité parmi les sociétés. Le savant américain y interroge la spécificité de ce grand mammifère qui partage plus de 98% de ses gènes avec deux autres chimpanzés, le pygmée et le commun.

Quels sont les traits qui font de nous des êtres distincts des animaux? Nous savons parler, écrire, fabriquer des machines complexes, nous dépendons des outils pour notre survie. Nous avons des croyances et pratiquons des expressions artistiques. Nous nous cachons pour copuler, ce que nous faisons en toute saison, féconde ou non, et nous élevons nos petits bien au-delà du sevrage. Le génocide, la torture, l'extermination d'autres espèces et la consommation de drogues font aussi partie, hélas, de nos caractéristiques propres. Et en plus, nous sommes présents sur toute la surface du globe, ce qui nous rend particulièrement nuisibles! A partir de cette description un rien réductrice, le physiologiste retrace l'histoire de cet animal étrange, l'homme, depuis «le grand bond en avant», il y a quelque 40 000 ans, à l'arrivée en Europe d'Homo sapiens venant d'Afrique via le Proche-Orient. Convoquant l'archéologie, l'histoire et les sciences naturelles, Jared Diamond déploie son art de conteur, utilisant les anecdotes et les extrapolations amusantes, renvoyant sans cesse le lecteur à sa propre expérience. Il imagine par exemple un divertissant scénario de soap opera mettant en scène des femelles humaines qui changent de couleur quand elles sont fécondes, telles leurs sœurs chimpanzés…

Comme il l'avait déjà fait dans Pourquoi l'Amour est un plaisir (Hachette, 1999), Diamond soulève au fur et à mesure les objections que d'autres savants peuvent lui opposer, ce qui permet au lecteur non spécialisé de s'orienter. Les options du physiologiste sont très pessimistes, on l'aura compris, malgré un ton joyeusement alerte. Si les principales caractéristiques de l'homme sont la destruction de sa propre espèce et de son environnement, que va-t-il faire de la planète maintenant qu'il dispose de moyens quasiment illimités? On peut donc lire cet essai comme un appel à la raison où se manifeste quand même une certaine foi dans les capacités de l'espèce, puisque le livre se clôt sur une citation d'Otto von Bismarck: «Tâcher de comprendre le passé, pour éclairer les sentiers à frayer dans l'avenir.»