Les Chinois à l'abordage

Il y a six cents ans, la flotte Ming levait les voiles pour la plus impressionnante aventure de l'histoire navale. De là à dire, comme l'Anglais Gavin Menzies, que les Chinois ont découvert l'Amérique…

Si un amiral anglais à la retraite vous disait que les Chinois ont découvert l'Amérique en 1421, septante ans avant Christophe Colomb, cela vous ferait-il plaisir? S'il ajoutait que les Portugais et les Espagnols n'ont eu aucun mérite historique à avoir ouvert un «nouveau monde» parce qu'ils se sont servis des cartes de l'empereur Zhu Di, troisième de la dynastie Ming, en seriez-vous bouleversé? Et s'il expliquait l'igno-

rance dans laquelle vous avez été tenu de ces faits extraordinaires par l'«intérêt» des historiens occidentaux à tenir cachée cette vérité dérangeante, seriez-vous scandalisé et prêt à vous embarquer aussitôt pour le «vrai» voyage des découvertes, sur les jonques puissantes de Zheng He, grand eunuque à la tête de la flotte Ming?

Si vous répondez oui à toutes ces questions, vous pouvez acheter, comme des centaines de milliers de gens avant vous depuis 2002, la dernière hypothèse historique en vogue dans les librairies (en anglais et en allemand seulement): 1421, l'année où la Chine a découvert le monde*, dudit amiral, ancien commandant de sous-marin de la Royal Navy, Gavin Menzies. L'éditeur vend l'ouvrage avec cette précision: «Le best-seller international qui réécrit l'histoire».

Et si vous aimez vraiment abandonner vos anciennes certitudes aux sensations d'un grand huit, vous pouvez encore vous rendre à Singapour où s'est ouverte le 30 juin une grande exposition sur la flotte Ming pour le six centième anniversaire de son inauguration. A côté des présentations classiques et des colloques académiques, Gavin Menzies y joue sa propre partition, encore plus audacieuse: ce n'est même pas en 1421 que la Chine a découvert l'Amérique, dit-il maintenant, mais au XIIIe siècle, sous l'empereur Kubilay Khan. La preuve? Une copie (pas encore authentifiée) d'une carte dressée par les géographes du Mongol, retrouvée à la librairie du Congrès, à Washington, par un historien. Menzies prépare une deuxième édition de son livre avec cette nouveauté, et d'autres qui lui sont apportées spontanément par d'innombrables «chercheurs», «universitaires», «scientifiques» qui «découvrent» l'un après l'autre les «preuves» manquantes pour la reconstitution du puzzle de la vérité. Internet rassemble ainsi derrière Menzies une tribu mondiale d'amateurs plus ou moins désintéressés qui font vœu de rendre aux Chinois ce qui est aux Chinois: une primauté sur l'histoire du monde.

Sur le ton vif et captivant d'un excellent conteur, Gavin Menzies commence sa fabuleuse histoire par des faits connus: l'arrivée sur le trône en 1402, après intrigues et complots, de Zhu Di, troisième empereur Ming; sa relation étroite avec un eunuque musulman, Zheng He, catapulté commandant en chef d'une flotte de haute mer qu'il veut dix fois plus grande pour aller cueillir les trésors de la terre, l'ambre, l'encens, les perles, l'étain… En 1405, une première expédition de 317 bateaux emportant 27 000 hommes, marins, astronomes, médecins, géographes, hisse les voiles pour atteindre la côte occidentale de l'Inde.

A partir de là, le dossier-roman de Menzies reprend sa liberté par rapport au savoir établi. L'auteur s'empare de la sixième expédition de Zheng He, en 1421-1422, la prolonge d'une année et l'envoie parcourir 44 000 milles nautiques jusque sur les côtes américaines et l'Australie, un périple dix fois plus long que les précédents, victorieux du cap de Bonne-Espérance avant Gama et des routes pacifiques avant Cook. Tout au long de cette première circumnavigation, les membres de l'équipage Zheng He-Menzies posent sur des cartes le dessin de la Terre, de l'Arctique à l'Antarctique – ils peuvent calculer les longitudes, assure l'auteur en prenant quelque avance sur ce que l'on en sait. Ce sont, dit-il, ces cartes chinoises que Portugais et Espagnols se procurent via Venise pour leurs «grandes découvertes», qui n'en seraient donc pas.

Avec ses connaissances des vents et des courants, l'amiral anglais résout plaisamment les difficultés techniques de pareille expédition. La logistique, de même, trouve une élégante solution grâce à l'existence, sur les jonques à fond plat, de cultures et d'élevage. Il y a aussi des femmes à bord, ce qui facilite l'entreprise.

Comment n'a-t-on rien su de tout cela? En mai 1421, explique Menzies, deux mois après le départ de la grande flotte, la Cité interdite brûle complètement. L'empereur Zhu Di y voit un signe du ciel, la punition d'un règne par trop absolu, par trop dur envers le petit peuple astreint à de formidables sacrifices pour l'expansion terrestre et maritime de l'empire. Il s'en excuse dans un édit qui, loin de calmer le peuple, le soulève. L'empereur annonce alors qu'il met fin aux dépenses maritimes. Les voyages de la flotte sont désormais interdits et les chantiers navals arrêtés. Après sa mort, en 1424, son fils, puis son petit-fils Zhu Zhanji renforcent l'interdiction. En 1435, le commerce maritime n'a plus cours, la Chine s'est refermée. «Les colonies établies en Afrique, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique du Nord et du Sud sont abandonnées à leur sort», écrit Menzies. Des colonies? Un mandarin, Liu Daxia, ordonne de brûler toute trace matérielle des expéditions de l'amiral Zheng He afin que cessent une fois pour toutes les contacts avec le monde extérieur. Les cartes disparaissent en fumée. Sauf quelques-unes, sauvées par quelque fonctionnaire et vendues à des pirates ou voyageurs clandestins.

C'est l'une d'elles que Menzies dit avoir suivie pour mettre en route son enquête. Elle est datée de 1424 et signée du cartographe vénitien Zuane Pizzigano. Elle montre quatre îles dans les Caraïbes, la plus grande nommée Antilia: Porto Rico, conclut l'auteur, «la preuve tangible que quelqu'un a atteint les Caraïbes et y a fondé une colonie secrète soixante-huit ans avant Christophe Colomb».

Belle aventure. Beau récit. L'amiral écrit à la première personne du singulier, luttant seul, pour le bien de l'histoire, contre le mandarin anonyme qui cherche à la cacher. Il appelle son public à la rescousse: aidez-moi, dites-moi dans quels fonds marins vous avez vu des jonques chinoises échouées…. C'est amusant. Mais de là à le croire!

Louise Levathes, auteur en 1995 d'une histoire de la grande flotte Ming*, s'étonne que Menzies ne fasse aucune référence dans tout son livre aux textes chinois écrits par des témoins directs des sept voyages de Zheng He qui sont accessibles aujourd'hui, le principal par Ma Huan, qui fut traducteur pendant les quatre derniers voyages, un autre par un officier supérieur, Fei Xin, et le troisième par le commandant en chef Zheng He lui-même, qui a laissé deux tablettes de pierre, l'une de 1421 et l'autre de 1431. En outre, une copie du XVIe siècle des cartes de navigation utilisées par la flotte montre les routes suivies et les ports fréquentés pendant les sept voyages. De l'embouchure du Yangtze, elle atteint Mombassa, sur la côte swahilie en passant par le Vietnam, Java, Malacca, Ceylan, la côte de Malabar, Ormuz et Aden. Le septième voyage, le dernier, entre 1431 et 1433, emmène le grand eunuque musulman à La Mecque, comme le raconte avec émotion Ma Huan, musulman lui aussi.

Pourquoi Menzies affirme-t-il donc n'«avoir pas eu de sources chinoises pour l'aider»? Il n'en connaissait peut-être pas l'existence.

Les historiens de la cartographie, des Découvertes ou de la Chine n'ont pas de peine à relever les incohérences et les fantaisies d'un auteur qui doit plus à la fertilité de son imagination qu'à la rigueur de ses recherches. Si son livre a toutefois un mérite, c'est d'attirer l'attention sur une aventure maritime exceptionnelle, la première, la plus grande et la plus puissante de l'histoire navale de tous les temps: la plus grosse des jonques atteint 122 mètres de long sur 52 de large, elle porte neuf mâts et 3000 tonnes quand la caravelle de Vasco de Gama est une coquille de 23 mètres sur 5, ses voiles hissées sur deux mâts seulement et n'emportant que 450 tonnes! Mais la coquille passe le cap de Bonne-Espérance, que la jonque ne franchit qu'en 2002, et seulement sous le souffle épique d'un commandant de sous-marin en retraite de la Royal Navy.

*Gavin Menzies, 1421, The Year China Discovered the World, éd. Bantam Books.

*Louise Levathes, When China Ruled the Seas: the Treasure Fleet of the Dragon Throne, 1405-1433.

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