Ce dialogue est une gifle qu’on ne souhaite à personne. Au Théâtre Alchimic à Genève, il est pourtant d’un sadisme exquis. Dans le rôle d’un patron, Cédric Leproust lance à un employé brillant: «Permettez-moi de vous dire que vous avez une tête pas possible.» L’excellent David Casada, alias Lette, encaisse. Et comprend qu’il n’ira pas présenter aux clients potentiels, réunis dans un décor de rêve, le connecteur qu’il a lui-même inventé: sa laideur n’est pas commerciale. Son monde va se détraquer, mais pas comme on l’imagine. Montée d’une main chirurgicale par le Genevois Julien George, Le Moche de l’Allemand Marius von Mayenburg, 43 ans, s’avère aussi cruel que juteux, même si la pièce perd de sa pulpe sur la longueur.

Au premier contact, ils sont déjà comme morts. Dans le salon minimal conçu par Khaled Khouri, trois hommes et une femme se dessinent à contre-jour, comme des potiches. Encore une poignée de seconde et ils s’animeront, en musique d’abord, le temps d’un lied, la bouche en coeur. L’écriture de Marius von Mayenburg, l’un des auteurs les plus joués du moment, procède par glissements successifs: à l’exception de David Casada, les acteurs changent de rôle à vue. Cédric Leproust glisse ainsi, avec une onctuosité satanique, du boss au chirurgien. Le laideron s’abandonne à son billard. «Vade retro Satanas», pense-t-on. Miracle, il renaît attrape-coeur comme George Clooney. Son adjoint (Jonas Marmy), qui passait pour un tombeur, en prend ombrage. Son épouse (Léonie Keller) le dévore de baisers. L’indésirable se mue en sex-symbol. Trop beau pour être vrai.

La suite est un Nirvana trompeur. Le docteur pressent le filon. Il généralise «le modèle Lette»: des dizaines de disgracieux arborent désormais la même figure. Mais qui suis-je quand l’autre me renvoie mon image? Marius von Mayenburg fait feu d’une angoisse contemporaine, d’une course à l’harmonie de façade, celle qu’alimente le diktat du sexy. A un moment, Jonas Marny et David Casada s’aimantent en parfaits nigauds. «Je m’aime», s’extasient les sosies. Julien George, lui, règle la satire comme un maître de ballet. Il veille au plaisir des enchaînements, à la beauté plastique du tableau. Le Moche est d’un comique clinique. Le bistouri est aussi une arme théâtrale.

Le Moche, Genève, Théâtre Alchimic, jusqu’au 1er mai; réserv. 022/301 68 38; et www.alchimic.ch