L’une sait, l’autre pas. L’une a accès aux codes de la culture institutionnalisée, l’autre passe ses soirées devant les émissions de télé-réalité. Le poids des mots, le choc des niveaux, c’est le duel à la fois drôle et mélancolique que proposent Doris Ittig et Claude-Inga Barbey dans Femme sauvée par un tableau. La très fine visite guidée sur fond d’épouse trompée est à voir à Saint-Gervais. Pas sur les planches, mais au premier étage où se tient Tours et détours, une exposition de photos de Jean Mohr qui retrace la vie du théâtre de 1995 à 2003 et sert de miroir à ces héroïnes broyant du noir.

L’une pleure un mari qui la trompe énormément, l’autre pleure un amant qui ne s’engage pas vraiment. Les deux femmes, la cinquantaine bien entamée, sont sœurs de questionnement. Mais d’abord, lorsque Doris Ittig, alias Louise, femme au foyer, arrive essoufflée dans ce tour que s’apprête à donner Claude-Inga Barbey, alias Irène Frain, médiatrice culturelle, ce sont deux univers socioculturels qui s’entrechoquent. Irène est incollable sur le théâtre, les grands auteurs, la photo et sa spectaculaire mutation, de l’argentique au numérique. Elle en sait aussi beaucoup sur la charge symbolique du noir-blanc, l’art du kaïros propre au photographe – savoir saisir le bon moment – ou encore comment créer du paysage autour d’un visage. Son attitude est posée, stylée et, de fait, elle rend hommage au talent de Jean Mohr avec beaucoup de sensibilité.

Le théâtre terre à terre

A l’inverse, Louise, biberonnée aux émissions de M6 – Top Chef, The Voice, Koh-Lanta, etc. – déborde de tous côtés. Quand elle entend le nom de Jean Mohr, elle se demande s’il vit encore. Lorsqu’Irène parle d’Arlequin, elle veut en savoir plus sur ce brigand finalement bienveillant. Pareil quand il est question de Tombola Lear, version bêtes de foire du Roi Lear, la ménagère qu’elle est apprend au public hilare que, souvent, elle «gratte des tickets de tombola et gagne 2 francs pour le caddie»… Mais elle touche aussi terriblement, Louise, lorsqu’elle parle de son mari qui la fuit et de sa maman qui a dû abandonner ses enfants…

Ce choc entre les figures du pro et du naïf est un grand classique comique. Lino Ventura et Jacques Brel, Gérard Depardieu et Pierre Richard, de Funès et Bourvil, jusqu’au récent Intouchables, le contraste paie. D’ailleurs, Claude-Inga Barbey et Doris Ittig l’ont déjà expérimenté avec succès. Dans Le Temps des cerises, un épisode de Bergamote, dans Betty ou dans Laverie Paradis. Chaque fois, Claude-Inga est l’autorité pensante. Chaque fois, Doris est la femme d’en bas, peu instruite, mais pétrie de bon sens. Toujours parfaitement écrit, ce jeu sur les référents différents fait rire tout en montrant aux «savants» à quel point ils frisent le délit d’initié…

Solidarité féminine

Dans Femme sauvée par un tableau, les deux drôles de dames ajoutent une nouvelle carte. Celle de la solidarité féminine. C’est que, pour Louise comme pour Irène, l’étape du prince charmant est passée depuis longtemps et qu’il s’agit de s’inventer un quotidien soudé, aux émois modérés. C’est un peu douloureux, très mélancolique, mais sans doute tout à fait judicieux.


Femme sauvée par un tableau, jusqu’au 27 mai. Théâtre Saint-Gervais, Genève.