Vincent Sager, directeur de la société d'organisation de concerts et events Opus One, Nyon

«Nous avons annulé ou reporté près de 40 spectacles ou concerts jusqu’à fin avril. Passé la première annonce du 28 février, qui nous a plongés dans l’inquiétude, mais aussi dans l’action (car il s’agissait de nous préparer à une interdiction qui se prolongerait), les décisions de vendredi dernier nous font ressentir un vertige inédit. Nous sommes tout à la fois sidérés, attristés, mais également très déterminés à tout mettre en œuvre pour que les choses repartent, que les salles et les théâtres rouvrent lorsque le moment sera venu. Nous gérons donc l’immédiat d’un côté, et nous commençons en même temps à réfléchir à la suite, à la saison prochaine et aux artistes que nous sommes en train de programmer, au projets que nous voulons monter. C’est un peu schizophrène…

J’ai ressenti beaucoup de solidarité ces dernières semaines, entres acteurs de la culture et du spectacles, de la part des amis, des partenaires et des spectateurs, ça fait très chaud au cœur. Les annonces de vendredi m’ont également un peu rassuré quant au fait que les autorités avaient pris la mesure de la détresse financière dans laquelle toute une économie s’était retrouvée plongée le 28 février. Il faut savoir que nous tirons 95% de nos revenus de la vente de billets, et nous n’en vendons plus depuis fin février. impossible de mesurer aujourd’hui les conséquences à long terme de cette situation totalement folle.» S. G.


Philippe Dinkel, directeur de la Haute école de musique de Genève

«Tout est mis en pause, tout est suspendu, il n’y aura pas d’enseignement, ni présentiel, ni à distance, le temps de réfléchir durant une semaine aux modalités à inventer. Cela concerne la musique enseignée à distance, avec toutes les conséquences sur la gestion académique des écoles, y compris pour les actions de fin d’années comme les examens, auditions ou admissions. Cette semaine de travail pour l’administration et les cadres doit permettre de s’accorder sur les moyens technologiques et de réfléchir à quelque chose qui n’est jamais arrivé. II va falloir être très inventif. C’est très étrange pour les arts de la scène, de travailler sans possibilité d’échange physique.

Nous nous trouvons face à une réflexion presque philosophique, car la musique fait partie des arts de la présence. Tout ce qui est sur écran est irréel. Et dans le domaine de la pédagogie, même s’il y a énormément d’outils intéressants, particulièrement pour les branches théoriques et le domaine de la recherche, en ce qui concerne la finesse instrumentale ou vocale, on travaille avec le corps. En un mot comme en cent, plus vite ce cauchemar sera derrière nous, mieux nous nous porterons. Il faut juste donner comme messages à nos étudiants et nos professeurs que nous faisons tout ce nous pouvons pour les aider, dans une période qu'on espère aussi transitoire et brève que possible.» S. Bo.


Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy, Lausanne

«On n’a jamais connu un tel effondrement global. Programme commun, qui devait commencer le 25 mars et qui associe notre théâtre à l’Arsenic et à Sévelin 36, est annulé, évidemment. C’est la santé publique qui est en jeu, nous comprenons, même si c’est infiniment douloureux. Nous travaillions depuis deux ans sur certains projets, Société en chantier de Stefan Kaegi, par exemple, et Contre-enquêtes d’après le roman de Kamel Daoud. On espère bien sûr pouvoir reporter ces spectacles, mais il est trop tôt pour envisager des dates.

Ces annulations ont aussi des conséquences sur nos spectacles en tournée, Le Concours européen de la chanson philosophique notamment, conçu par Massimo Furlan. On va plancher sur les conséquences de ce séisme: trouver des façons d’accompagner le public pendant cette période, de maintenir le lien, de préparer la suite aussi, sachant que dès septembre nous ne pourrons plus utiliser notre grande salle en rénovation.» A. Df.


Jean Ellgass, directeur exécutif du Béjart Ballet Lausanne

«La situation du ballet, domicilié à Lausanne, est compliquée. Deux tournées, à Biarritz et Merignac ont été annulées suite à la décision du gouvernement français d’interdire les spectacles de plus de 1000 spectateurs. Après avoir perdu un contrat à Hong Kong le mois dernier pour cause de coronavirus, le Ballet reste à Lausanne. En attendant de nouvelles mesures, il continue de répéter. Une tournée au Japon reste agendée pour avril, de même que les représentations de La IX Symphonie de Beethoven à la Vaudoise aréna du 12 au 17 juin, et on croise les doigts. Pour le BBL, cette crise est grave car nous dépendons entièrement des tournées.» A. Dn.


Laurence Vinclair, directrice de la salle Les Docks, Lausanne

«Les mesures vaudoises ont le mérite d’être claires. On était dans l’expectative, là on sait qu’on ferme jusqu’à fin avril. Tout ce qui se passe est un crève-cœur, on est tristes, mais on est conscients qu’au vu des risques sanitaires cette décision était nécessaire. Au niveau du bureau, on a du travail avec tous les reports et annulations et la prochaine saison à préparer – laquelle s’annonce compliquée, car avec tous les concerts à reprogrammer il y a un risque de saturation, et le calendrier n’est pas extensible.

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Par contre, on va devoir faire appel au chômage partiel pour les équipes qui travaillent en soirée. Nous n’avons pas d’assurance pour les annulations, mais le milieu de la musique est compréhensif, à 95% les cachets et avances sont reversés aux organisateurs. Mais pour beaucoup de concerts, nous avions déjà engagés des frais de communication et d’affichage. On a pu limiter la casse avec des annulations anticipées, et nous avons en outre la chance d’avoir une subvention. On pense fort à tout le secteur de la culture, qui est le parent pauvre de l’économie, et surtout à tous ceux qui n’ont pas de statut.» S. G.


Nicolas Wittwer, responsable communication du cinéma CityClub, Pully

«Toute l'équipe du CityClub est très préoccupée par la situation. Le cinéma est géré depuis 2011 par une association, avec peu de réserves, et compte sur ses recettes propres pour survivre: 70 % du budget est couvert par la vente des billets, par le bar, par les activités scolaires ou par la mise à disposition de la salle. Pendant un mois et demi, nous aurons donc les mêmes charges à payer, sans pouvoir compter sur ces recettes liées à nos activités. Nous avons un public très varié, avec des projections pour les enfants, les seniors et des événements qui attirent un public nombreux: notre priorité est de ne pas les mettre en danger et de tout faire pour que le CityClub reste un lieu de rencontres convivial.

Enfin, en plus de son équipe, le CityClub mandate chaque mois des indépendants, fait vivre des artistes et leurs équipes techniques ou logistiques: ces mesures révèlent aussi la fragilité du milieu culturel. Nous sommes solidaires de tous les lieux et de toutes les personnes qui voient leur situation devenir très compliquée. Nous réfléchissons à différentes actions pour exister durant cette fermeture. A nous d'être créatifs et de revenir plus forts dès la réouverture.» S. G.


Benoît Braescu, directeur exécutif de l’Orchestre de chambre de Lausanne

«Le coronavirus ne vaut pas que pour nous. Tous les secteurs d’activités sont touchés et les petites structures ou les organismes privés sont plus gravement atteints que nous. Nos subventions permettent que tous les salaires de la quarantaine de musiciens soient payés. Tout annuler jusqu’à fin avril, et même au-delà avec la deuxième production de l’Opéra, est évidemment très triste. Entre nos productions propres, deux spectacles lyriques et un plan choral, cela représente 14 concerts, plus un «entracte». La perte sèche est importante. Elle s’est élevée à 80 000 francs pour les deux soirées de Renaud Capuçon par exemple.

Si on ajoute la location de la salle, les cachets et autres frais, on atteint des sommes autrement plus élevées. Mais nous avons la chance d’avoir le soutien des pouvoirs publics. Nous allons tout mettre à plat et étudier des solutions pour minimiser les pertes. Entre des apports privés et publics, et l’aide de notre audience qui pourrait aider l’orchestre en ne se faisant pas rembourser, par exemple. Nous allons aussi anticiper, car rien ne dit que la situation ne va pas durer au delà des dates annoncée aujourd’hui.» S. Bo.


Omar Porras, metteur en scène et directeur du Théâtre Kléber-Méleau, Renens

«Je suis sous choc, mais nous n’avons pas le choix. Il en va de la santé publique. La première de notre nouvelle création, Le Conte des contes, était prévue le 17 mars. L’annulation de ce spectacle, qui devait aussi marquer le trentième anniversaire de notre compagnie, le Teatro Malandro, aura des conséquences lourdes pour notre théâtre, mais difficiles à chiffrer. Jusqu’à vendredi matin, on avait chaque jour une centaine de réservations, ce qui nous garantissait, avant même la première, un taux de remplissage de 50 à 60% jusqu’au 9 avril. Il est probable qu’on aurait joué devant une salle comble, ce qui représente 200 000 francs de recettes.

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Nous sommes en outre contraints d’annuler la tournée qui devait suivre, notamment au Festival international de Budapest. Quand présenter ce Conte des contes? C’est la question. Il faut que les acteurs qui ont des plannings soient disponibles à une autre période. On peut espérer démarrer la saison prochaine avec ce spectacle.» A. Df.


Pedro Kranz, codirecteur de l'agence de concerts et spectacles Caecilia, Genève

«Nous annulons nos concerts  dans toutes nos salles de Genève et de Suisse jusqu’à fin avril, sans savoir précisément quel jour sera le dernier. Nous croisons les doigts pour que le coronavirus se calme plus rapidement avec la venue des jours plus chauds. De notre côté, nous avons une relative chance dans ce malheur général, car nous n’avons pas trop de concerts à cette époque, et de plutôt petite taille. Cela représente une perte sèche d’environ 50 000 francs, même si nous n’avons pas à payer les artistes puisqu’il s’agit d’un cas de force majeure. Mais tous les frais de publicité, de voyage, d’hôtel ou de restauration notamment, sont à notre charge, et doivent être honorés.» S. Bo.


Nicolas Rossier, acteur et codirecteur du Théâtre des Osses, Givisiez

«Nous avons eu, jeudi, la première d’Une rose et un balai, le texte de Michel Simonet, ce poète-balayeur fribourgeois. Nos deux comédiens, Alexandre Cellier et Yves Jenny, étaient magnifiques et le public chaleureux. Peut-être parce qu’il sentait aussi que la situation était particulière. C’est cruel évidemment d’arrêter si vite, d'autant que les réservations étaient nombreuses, mais nous n’avons – Geneviève Pasquier et moi – pas le choix. Tout ceci n’est que du théâtre. Il y a des gens qui meurent du Covid-19. Il va falloir inventer d’autres façons d’être solidaire, de vivre la culture pendant cette période.» A. Df.


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