Il faut longer les rails, plonger dans le quartier industriel et se faufiler dans l'ombre du crématorium, à Berne. Curieux décor, presque celui d'un film des frères Dardenne. C'est à la Bahnstrasse 21. Une usine longtemps entre les mains des chocolats Tobler. Depuis cinq ans, des machines particulières y sont accessibles au public. Pour le plaisir des yeux et des oreilles. Pour les amoureux de la bobine inédite et pour la frénésie des collectionneurs. Le Lichtspiel abrite l'une des plus importantes collections européennes privées de cinéma.

Walter Ritschard est décédé en 1998. Ce Bernois, responsable depuis 1939 d'un cinéma ambulant, a cumulé un trésor de pièces en tout genre: projecteurs, caméras et bien sûr des pellicules. «Vous trouverez des affiches, des aspirateurs, des clapets ou des trépieds. Tout ce qui assure l'existence d'un film», explique David Landolf. Cet ingénieur en électricité de 41 ans, qui a fait ses études à l'EPFL – et fréquentait assidûment la Cinémathèque suisse de Lausanne –, a rencontré Walter Ritschard durant ses dernières années. A sa mort, il lui a paru «évident» qu'il fallait «faire vivre cette collection». Plutôt que de la réserver à un musée ou, pire, à la liquidation.

Alors, y consacrant tout son temps, il a ouvert le Lichtspiel. Dans cette usine, parce que c'est là que Walter Ritschard a passé la fin de sa vie. «Un homme curieux, qui gardait tout, sans véritable vision ni goût de l'ordre.» Rien à voir avec un décor hollywoodien de carton dont on craindrait pour la robustesse; plutôt celui d'un hangar de stockage. Qui aujourd'hui a l'atmosphère captivante d'un repaire à découvertes. Il a fallu s'armer de courage et tout n'a pas encore été visionné. Mais le lieu est devenu un cinéma officiel. La collection s'est enrichie et celle de Ritschard largement «dépassée». Environ 5000 pellicules sont conservées dans les caves, dans des chambres froides, et répertoriées sur une base de données.

Le lieu est loin de baigner dans la froideur. Tous les dimanches, un public de 30 à 60 personnes se retrouve pour des projections surprises. Souvent un extrait d'un ciné-journal, qu'il soit de l'après-guerre ou des années 60, des pré-programmes, des lancements ou des documentaires. La sélection se fait aussi selon l'actualité. A la mort du pape, «nous avons proposé un montage peu banal!» Régulièrement, en semaine, ce sont des séries à thème, de Bollywood jusqu'au «LSD et autres trips».

Etudiante dans la capitale, Sophie vient souvent au Lichtspiel. «Pour l'endroit, pour les gens, pour les images inédites qui sont proposées.» On entre d'abord dans un hangar gigantesque, envahi de 150 projecteurs qui vous observent comme des figures de science-fiction. Dans la salle de projection, c'est la place pour des appareils de montage, de copie. Là, au milieu de cet océan d'appareils techniques – certains encore utilisés – un bar, un écran et 60 sièges en velours rouge arrachés à un vieux cinéma bernois. Le tout sous l'œil averti de Michel Simon, triomphant sur l'affiche qui nargue les rangées de spectateurs.

En mai, le super-8 était à l'affiche, quarantième anniversaire oblige. Pendant l'été, ce sera le milieu marin avec des documents de Leni Riefenstahl ou Hans Hass. Pour ces soirées, des collaborations sont assurées avec d'autres lieux indépendants, comme le Xenix à Zurich, ou des centres cinématographiques. Le soir de notre visite, c'était des archives de la Cinémathèque de Lausanne avec l'évangélique Les Fiançailles de Line, signé Jean Brocher et datant de 1932. Voyage de 80 minutes, muet mais sur fond d'improvisation musicale, dans la Suisse romande du début du siècle; un hymne à la morale, au message biblique et aux conventions.

Jacques Mühlethaler, assistant à la direction de la Cinémathèque, s'intéresse au travail effectué à Berne. «Cette collection est unique; pourquoi en faire un musée si on peut assurer une conservation et en faire profiter les cinéphiles.» David Landolf a créé une association Lichtspiel qui compte 600 membres. «Je suis simplement heureux dans ce monde.» L'occasion rêvée de combiner sa formation technique avec son penchant culturel. Après un premier soutien de 10 000 francs de la part de la ville, il compte désormais sur les cotisations, sur les collectes effectuées à l'issue des projections et sur les soirées privées. Avec un budget annuel de 200 000 francs.

Paul Goy est venu, lui, pour cette soirée de films muets, en tant que président du Club des 9,5 mm. Des pellicules depuis longtemps passées de mode mais pour lesquelles résistent des passionnés. Il en amène chaque fois qu'il visite le Lichtspiel. Pour les transposer sur du matériel neuf ou pour simplement leur assurer un futur. «Je suis aussi à la recherche d'une croix de Malte pour le projecteur que j'aimerais construire. Un projecteur, comme ceux qu'on trouvait autrefois dans les gares. Vous glissiez 20 centimes et puis ça tournait quelques minutes pour les enfants.» Le Lichtspiel est un vrai lieu de rêve.

http://www.lichtspiel.ch