Critique: Truls Mork et Jan Lisiecki au Verbier Festival

Chopin expressif et riche en couleurs

Martin Engstroem, directeur du Verbier Festival, aime bien réunir des musiciens qui n’ont jamais joué ensemble auparavant. Les résultats varient du meilleur au moins bon, selon le temps consacré aux répétitions et la volonté des stars à se fondre dans un même discours.

Truls Mork et Jan Lisiecki, eux, ont formé un beau tandem, mardi matin à l’église de Verbier. Le violoncelliste norvégien, 54 ans, et le pianiste canadien, âgé d’à peine 20 ans, ont su forger un dialogue d’égal à égal au fil d’un concert qui a gagné en intensité. On avait le sentiment d’entendre de la musique de chambre, et non un combat entre deux ego.

Le violoncelle de Truls Mork est admirable de chaleur et d’expressivité. Ce musicien sensible ne perd jamais la ligne des œuvres qu’il joue. Propulsé un peu trop tôt dans le business (ce jeune pianiste a déjà signé deux CD chez Deutsche Grammophon!), Jan Lisiecki mûrit peu à peu. Il ne cherche pas à tirer la couverture à lui et s’avère un très bon partenaire de musique de chambre.

Les deux artistes avaient choisi la Sonate pour violoncelle et piano en do majeur op.102 No 1 de Beethoven pour commencer. C’est une œuvre très ramassée, qui exige des réflexes rapides pour enchaîner les épisodes contrastés. Truls Mork déploie sa merveilleuse sonorité sur l’accompagnement délicat de Jan Lisiecki dans l’introduction, puis attaque avec vigueur l’«Allegro vivace».

Certes, le jeune pianiste canadien n’a pas la densité typiquement beethovénienne d’un Richter ou d’un Kovacevich. Le son paraît un peu étriqué dans le premier mouvement, mais il anime le discours sans faiblir. On admire ses traits perlés dans le mouvement final, auquel il apporte une dose d’espièglerie. Les réparties entre le violoncelle et le piano sont pleines d’esprit.

Dans les Fantasiestücke op. 73 de Schumann, Truls Mork déploie des phrases souples et amples. Jan Lisiecki apporte plus de lumières que d’ombres à son interprétation. On aimerait que l’approche soit un peu plus fantasque, inquiète, mais le caractère «Vif, léger» de la deuxième pièce est parfaitement rendu.

La Sonate en sol mineur op. 65 de Chopin occupait toute la seconde partie. On y admire le violoncelle magnifiquement modelé de Truls Mork. Jan Lisiecki développe de très belles couleurs pianistiques (les traits perlés!) dans une partition virtuose dont il cerne la construction globale, même si son toucher se durcit par instants. Les deux interprètes s’entendent merveilleusement bien dans une œuvre inspirée que l’on entend rarement en concert.

Truls Mork et Jan Lisiecki jouent une Romance de Sibelius en bis, puis reprennent le finale de la Sonate de Chopin. Les deux artistes se donnent une accolade avant de quitter la salle sous les applaudissements.