Chopin magnifié par les anciens

Discographie La revue «Diapason» édite une anthologie en 10 CD

Tout Chopin en 10 CD? Oui, mais pas n’importe lesquels. La revue française Diapason a convié un jury d’experts, pianistes du circuit international (Nikolaï Lugansky, Nelson Freire, Lang Lang…) et critiques musicaux, à choisir leurs versions préférées d’œuvres pour piano en comparant divers enregistrements. Rien n’est plus passionnant que de lire leurs commentaires dans le livret qui accompagne l’anthologie.

Pour chaque œuvre ou groupe d’œuvres, les 23 experts ont reçu une présélection à l’aveugle. Soit sept à huit versions, la plupart historiques (pour des raisons de droits d’auteur). Il en résulte une discographie éminemment subjective. Jean-Marc Luisada se déclare «fanatique» de la Ballade No 4 d’Alfred Cortot en 1933. «Ce n’est plus du piano: l’œuvre devient sous ses mains de la métaphysique, l’égal de l’Opus 111 de Beethoven […]. C’est une fresque de l’errance ténébreuse et sauvage, c’est le drame de l’homme qui a raté sa vie, qui a entrevu un idéal de beauté mais qui l’a cherché trop tard, dont l’angoisse ne trouve un répit que dans un souvenir sublime et cruel.»

Nikolaï Lugansky s’est attelé au Scherzo No 4 . «J’ai écouté le jeune Horowitz (1932) au moins trois fois au fil des comparaisons, fasciné. A chaque note «volando», il vole littéralement sur le clavier, c’est invraisemblablement léger, plus rapide que tous les autres, mais sans la moindre précipitation.» Et d’émettre un bémol: «Certains passages sont assez étranges à mon goût, parfois je fronce les sourcils: lui seul peut se permettre cela.»

Envoûtants «Nocturnes»

Pour les Nocturnes, le musicologue Jean-Jacques Eigeldinger, grand spécialiste de Chopin, a fait un choix passionnant. On y trouve des splendeurs de sonorités cristallines et moirées par Stefan Askenase, Raoul Koczalski (élève privilégié de Mikuli, celui-ci disciple de Chopin), Wilhelm Kempff (l’Opus 9 No 3) ou Heinrich Neuhaus. On retrouve Kempff dans la Sonate No 3 (limpide, chantante), aux antipodes d’un Michelangeli, qui fait de la 2e Sonate «Funèbre» un diamant noir (le choix d’Alexandre Tharaud).

On découvre le jeune Paul Badura-Skoda dans des Etudes de l’Opus 10 d’une limpidité étonnante. On apprécie les formidables libertés de la pianiste brésilienne Guiomar Novaes dans un 2e Concerto enregistré sur le vif en 1951 avec Georges Szell (Nelson Freire retenant sa version de la Fantaisie Opus 49). On peut s’étonner des débordements de Josef Hofmann dans la 4e Ballade (le choix de Benjamin Grosvenor, également sensible à Cortot), ne pas être toujours d’accord avec les options retenues. Outre Dinu Lipatti, Rubinstein et d’autres célébrités, des pianistes moins connus (Witold Malcuzynski, Mischa Levitzki, Maryla Jonas…) méritent d’être écoutés. Une somme fascinante qui donne un aperçu du piano chopinien au siècle dernier, souvent plus inspiré (et inspirant) que des versions bien faites mais un peu creuses du XXIe siècle.

La discothèque idéale de Diapason: Vol. II - Chopin. (10 CD)