Les ingénieurs de la NASA, au mois de juillet 1969, devaient avoir cet air-là, pénétré et illuminé à la fois. Apollo 11 prenait son envol, la Lune n’était plus une chimère. Dans son studio, rue de la Coulouvrenière à Genève, le chorégraphe Gilles Jobin lançait, mardi, sa Comédie virtuelle – Live, pièce cosmique, c’est-à-dire en apesanteur. Derrière ses consoles, un as de la technologie pousse un curseur. Devant ses yeux, au fond de la salle obscure, deux écrans géants. Sur l’un, la danseuse Victoria Chiu, dans un appartement à Melbourne. Sur le deuxième, sa camarade Diya Naidu, à Bangalore, en Inde.

Casquette de pilote sur le crâne, chemise bleu nuit constellée de losanges miniatures, Gilles Jobin embrasse du regard Jozsef Trefeli, Rudi van der Merwe et Susanna Panadés Diaz, ses trois cosmonautes présents dans le studio. Ils portent des combinaisons piquées de boules – 58 marqueurs. A 11 heures et des poussières, ils danseront, trente minutes de fantasmagorie captée par 22 caméras infrarouges. A ce moment-là, on aura chaussé de grosses lunettes VR – virtual reality – et l’on sera projeté, comme par magie, dans la salle modulable de la future Comédie de Genève, celle qui doit ouvrir en février prochain.

Ici un elfe, là un faune

Sur la planète, on sera 30 privilégiés à flirter ainsi avec trois interprètes genevois, une Australienne, une Indienne, réunis sur le même plateau virtuel, dans un décor hallucinant, une forêt féerique. Cette Comédie virtuelle – Live a été sélectionnée par la Mostra de Venise, dans la section VR Expanded. Jusqu’au 12 septembre, des spectateurs pourront jouir de ce transport. Dans le bâtiment de la Comédie actuelle, celle du boulevard des Philosophes, cinq postes et autant d’équipements ad hoc permettent de flotter en bonne compagnie, de zieuter ici un elfe, de surprendre là un faune.

C’est ce qu’on appelle une odyssée de l’espace. Gilles Jobin, Grand Prix suisse de la danse en 2015, est un inventeur de mouvement, pourvu qu’il soit continu. Depuis un fameux Moebius Strip en 2001, qui le propulse au zénith de la danse contemporaine, il s’est fait une spécialité de plonger le spectateur dans des états seconds, où la conscience vogue, de méditations fugaces en rêveries tenaces. Le champ ouvert par les sortilèges de la réalité virtuelle ne pouvait que le ravir. En 2017, il signait ainsi VR_I, film immersif où on vagabondait dans un parc habité par des géants de 30 mètres au moins.

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«Tout ça, c’est à cause du Covid-19, explique l’artiste. Nous étions en train de répéter ma nouvelle pièce, dont la première était prévue à l’Arsenic à Lausanne, avant le Forum Meyrin. Je sentais que je tenais là une petite masterpiece. Mais la pandémie nous a obligés à annuler cette création. Que faire alors? Beaucoup d’argent avait été engagé, tout un travail fait. Je suis allé voir Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, les codirecteurs de la Comédie. Nous étions sur le point de leur remettre une modélisation en VR du nouveau théâtre, qui permet une visite virtuelle du lieu. Je leur ai proposé d’aller plus loin, avec un spectacle live.»

Une échappée, enfin, alors que tout paraît plombé par l’angoisse. En juin, les deux programmateurs de la catégorie VR de la Mostra découvrent le projet et le sélectionnent. Dans le même mouvement, ils invitent la Comédie à rejoindre les institutions partenaires de cette édition. «Ça a été un coup de fouet, poursuit le chorégraphe. Alors que tout était arrêté, nous pouvions continuer de travailler! L’été a été étonnamment joyeux. Nous répétions à distance avec Victoria Chiu en Australie et Diya Naidu en Inde. Pour cette dernière, c’était une possibilité inouïe d’exercer son métier dans un pays infesté par le virus.»

L’avenir des arts scéniques passerait-il alors par cette nouvelle dimension? «Bien sûr que non, ce type de création ne remplacera pas les pièces en chair et en os. Mais ces outils sont un atout de plus pour les artistes. Et nous avons la chance d’être très en avance dans le domaine. Très peu d’institutions théâtrales dans le monde développent ce sillon. A la Comédie, nous allons mettre sur pied un programme afin que les intéressés puissent apprivoiser ces techniques et réaliser des pièces.»

Canyons et cactus

Certitude: La Comédie virtuelle – Live aura une suite. Une autre épopée aux contours psychédéliques verra le jour. L’artiste la peuplera peut-être de canyons et de cactus, écho à son enfance à la ferme, où son père, le peintre Arthur Jobin, lui transmettait son amour des Indiens. «Les innovations sont souvent venues des arts de la scène, sourit le danseur. Georges Méliès, un des pères du cinéma, était d’abord un magicien.»

Abracadabra, vous êtes ailleurs, derrière vos grosses lunettes VR. On a quitté les bois, ses satyres et ses amazones. Et l’on plane désormais dans le cosmos, cerné par des bibendums gracieux, mais oui. A l’instant, ils se transforment en méduses et vous êtes tout chose. «Il est impossible actuellement de tourner un spectacle. Mais notre prochaine pièce pourra être vue à Singapour comme à Mexico. Ma troupe voyagera sur toute la planète, depuis la rue de la Coulouvrenière!» Gilles Jobin est le chorégraphe de ses rêves.


Profil

1964 Naissance à Morges.

2001 Signe «The Moebius Strip» qui lui vaut une reconnaissance internationale.

2015 Lauréat du Grand Prix suisse de la danse, décerné par l’Office fédéral de la culture.

2017 Réalise «VR_I», installation immersive qui tourne à travers le monde.


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