A la Villa Bernasconi à Genève, Caroline Coutau et Françoise Mamie, les responsables du lieu, ont invité trois artistes pour une soirée insolite de spectacles en chambres. C'est ainsi que Noemi Lapzeson et ses danseurs, la comédienne Maïté Maillé et le violoniste et chef d'orchestre Roberto Sawicki ont répondu au rendez-vous, en investissant cette ancienne demeure patricienne, qui a rang de Centre culturel pour la Ville de Lancy. Plongeant le regard en contrebas sur les prés et les arbres, Noemi Lapzeson scrute l'horizon. Au-delà des tiges métalliques de la serre désaffectée, le bleu des prunelles de l'artiste ouvre sur des profondeurs insoupçonnables.

Le Temps: Vous aimez évoluer dans les espaces immenses, vétustes parfois, comme le Palais Wilson ou le Musée d'art et d'histoire. Pourquoi une maison?

Noemi Lapzeson: Pour la curiosité du regard. On voit très différemment selon qu'on est proche ou loin de la scène. Les lieux imprévus ou pas prévus pour l'espace scénique permettent de découvrir d'autres manières de voir. Finalement, c'est le regard de l'amant sur l'amante qui la fait belle et unique. Il s'agit de ça. De la manière dont on donne à l'autre la possibilité de la découverte.

– Et qu'est-ce qu'on découvre?

– Comment le corps réagit dans un espace. Ici, il est déjà très connoté puisqu'il s'agit d'une maison. Les possibilités étant limitées, ce qui m'intéresse c'est d'explorer le mouvement infinitésimal, la délicatesse. Tout ce qui nécessite une perception très fine. L'espace réduit de la Villa Bernasconi provoque des images très différentes que celles que je pourrais voir sur un lieu théâtral. Il y a de la surprise, de l'inattendu.

– Concrètement, comment cette villa prendra-t-elle vie?

– Cinquante personnes sont accueillies par spectacle. La moitié écoute la comédienne, les autres peuvent circuler ou s'asseoir parmi les artistes, regarder les installations du premier étage ou aller se restaurer. Il n'y a pas de parcours, excepté pour la comédienne qui reprendra son monologue deux fois.

– Comment avez-vous joué avec les contraintes?

– L'exploration des pièces de la villa a été progressive. Par exemple, il existe une pièce jaune peinte par Fabrice Gygi pour une installation prévue en mai. Cela m'a donné l'idée de Markus faisant une danse de pieds. Il bouge à peine mais entre dans la couleur. Marcella est dans la baignoire tandis qu'une femme joue de l'accordéon à côté d'elle. Cindy sort d'une armoire, caméléon de même texture que le sol. Au centre de la pièce, j'ai placé une fille portant une jupe qui descend, s'étale de sa taille jusqu'aux quatre coins de la chambre, dos au public. La fille bouge très délicatement. A l'extérieur, un voyeur la regarde, elle et son torse magnifique.

– Paradoxalement, on retrouve souvent dans vos chorégraphies le thème de la clôture. C'est d'ailleurs le cas avec «Géométrie du hasard» qui reprend le mythe de Thésée et que vous rejouez la semaine prochaine à Lausanne.

– J'aime les contraintes, j'aurais très peur qu'il n'y en ait pas. Quand je suis venue pour la première fois à Genève, j'ai été très angoissée par les montagnes qui cernent les alentours. J'ai mis du temps à comprendre que l'horizon est une chose qu'il faut inventer soi-même. Les espaces fermés sont à apprivoiser. Mais il y a aussi beaucoup de questions par rapport à la culture bourgeoise. Que signifie amener un public à un spectacle conventionnel? S'il n'y a pas de questionnement, de curiosité continue, on est mort.

– Avez-vous toujours aimé partager la collaboration artistique?

– Je privilégie le dialogue, le passage. En fait, ces «installations en mouvement» sont une expérience, un tremplin pour un projet que j'ai pour l'an 2000. J'aimerais inviter et réunir tous les gens qui ont travaillé avec moi pendant onze ans, depuis la création de ma compagnie Vertical Danse.

«Spectacles en chambres», à la Villa Bernasconi (route du Grand-Lancy 8, Genève; réservations conseillées au tél. 022/706 15 11). Jusqu'au 24 avril à 20 h 30, le 25 à 18 h.