Comment admettre la mort d’un enfant? Comment parler de ce scandale? Anne-Claire Decorvet a choisi un dispositif narratif intéressant, déjà éprouvé. Elle convoque tour à tour quatorze témoins ou acteurs du drame, au cours de quatre saisons. Olivier a été renversé par une voiture, un matin d’été, sur un passage protégé qu’il avait l’habitude de respecter. Il avait six ans. Pour Axel, l’étudiant en médecine, le garçon est le premier mort: aura-t-il le courage de continuer ses études? Puis vient le père, un comédien en tournée, fracassé, agité d’une colère qui ne sait sur qui s’abattre.

Ouvrier de la boulangerie

Parfois, ce deuil touche de très loin: l’annonce dans le journal ravive un chagrin d’amour qu’on croyait éteint. Et le conducteur de la voiture? Un gamin, en infraction, en faute de tous les côtés, qui vient de ruiner sa vie, déjà mal engagée. En revanche, voici une jeune fille qui se découvre heureuse et ne veut pas laisser le malheur des autres gâcher ce bonheur neuf. Et l’ouvrier de la boulangerie qui secoue ses chaînes et part vers une vie nouvelle.

Enquête obsessionnelle

Ainsi, de saison en saison, sans que le chagrin ne s’apaise: une voisine, jalouse du rayonnement de la mère et de l’enfant; la policière qui sait d’expérience quelles souffrances traversent la mère. Un chien s’exprime aussi. Et le malfrat sans lequel rien ne serait arrivé. A l’hiver, la mère n’a pas trouvé l’apaisement, elle ne veut pas croire au hasard malheureux, cherche un coupable qui l’exonère, enquête, obsessionnelle, au bord de la folie, et ne peut pas entendre le vieil homme venu lui demander pardon pour son petit-fils. Mais peut-être qu’au fond d’elle-même germe un désir de revivre. Au printemps, l’enfant parle. De haut, de loin, tranquille, il raconte l’accident, lui qui détient la vérité, pour lui seul.

Vision canine du monde

La succession des témoignages permet des approches très différentes, de l’implication extrême à l’indifférence ou au rejet. Des vies changent leur cours, des blessures qu’on croyait fermées se rouvrent. Le pathos se perd dans la diversité, c’est une bonne chose. On pense à Short Cuts de Robert Altman, en moins étrange. Parfois, les témoignages sonnent juste, d’autres sont plus difficiles à admettre. Le chien est assez peu crédible, mais que savons-nous de la vision canine du monde? En dépit de ces défauts mineurs, «Avant la pluie» se lit d’un seul souffle.


Anne-Claire Decorvet, «Après la pluie», Bernard Campiche, 202 p.